A cette exclamation du malade, le juge prit un air véritablement perplexe. Puis, très vite, il s’empressa de faire dévier l’interrogatoire, craignant qu’on n’eût entrevu le soupçon qui venait de l’effleurer. Il avait fait une enquête minutieuse. Et maintenant il était absolument certain que, dans la vie de Mme Marsan, toute dévouée à son unique amour, nulle intrigue, nulle coquetterie même, ne se dissimulait à M. de Villenoise. Celui-ci, d’autre part, offrait l’exemple d’une fidélité rare chez un homme si jeune, dont la fortune devait attirer les femmes comme la lumière attire les papillons, beau garçon en outre, fait pour plaire et pour aimer à plaire. Bien que soupçonneux par devoir et par vocation, le magistrat eut un mouvement de gêne, en songeant à la pensée monstrueuse dont il venait d’obscurcir ce délicat roman. D’ailleurs la monstruosité de la conjecture l’humiliait moins que l’invraisemblance. Sur quelle piste absurde avait-il failli s’égarer? Il rattrapa bien vite à ses propres yeux sa courte sottise en affectant des airs d’homme du monde auprès de Mme Marsan.

Dès qu’il lui eut débité trois ou quatre phrases aimables, Sabine se retira de nouveau derrière lui. Mais elle se retira par un brusque renversement du corps, comme quelqu’un à bout de forces, qui n’en peut plus, qui va, s’il ne quitte pas à temps la scène, défaillir sous le poids de son rôle. Quand elle se rassit dans le même fauteuil qu’elle avait quitté trois minutes auparavant pour arranger les fleurs, ce fut un affaissement, un abandon écrasé de toute sa personne et un laisser-aller de sa tête sur le dossier, tels que Dalgrand crut qu’elle allait se trouver mal.

Il se leva alors lui-même, changea de place. Car il ne voulait pas qu’elle revînt à elle sous son regard, qu’elle lût dans ses yeux le trouble effroyable de sa pensée. Il n’osait plus regarder cette femme. Il se sentait vis-à-vis d’elle l’âme éperdue, le geste égaré, les prunelles fuyantes d’un coupable. Trop de certitude en même temps que trop de doutes le bouleversaient, lui ôtaient la disposition de son jugement, la maîtrise de son attitude.

Comment l’interrogatoire se termina, comment Robert se trouva dans une voiture à côté du juge d’instruction, se dirigeant vers le lieu de l’attentat, il s’en rendit à peine compte. Le désir de fuir avant tout, de quitter momentanément son ami et Sabine, avait, pendant quelques minutes, dominé son tumulte intérieur. Et il avait eu la force de leur donner une main paisible, de sortir avec un air naturel, pour obtenir cette délivrance immédiate.

Une fois hors de la chambre, il reconquit en partie son sang-froid. Le juge réfléchissait. Lui-même garda le silence. Du château à l’allée mystérieuse, il eut le temps de se tracer une ligne de conduite.

Dalgrand résolut de cacher à tous, aux magistrats aussi bien qu’à Vincent, et surtout à Sabine, l’abominable soupçon qui, d’un seul coup, lui avait étreint l’âme comme par des grilles acérées, ainsi qu’une bête monstrueuse. Cette étreinte, il ne s’en débarrasserait qu’au moyen d’une évidence établie par lui-même, dans un sens ou dans un autre. A côté du juge d’instruction, il allait, lui, faire son enquête. Il y apporterait toute la prudence, toute la dissimulation nécessaires. Car de son habileté dépendaient son propre repos, le bonheur de Vincent et—peut-être—celui de Gilberte. Il se répétait ces résolutions. Il tendait sa volonté. Mais comment conquérir, dans de si extraordinaires circonstances, l’impartialité, la froideur, la clairvoyance, dont il voulait s’armer?...

Il ne distinguait rien nettement. Son exploration avec le juge fut sans fruit. D’ailleurs ce magistrat, n’étant plus assez jeune pour grimper dans des rochers, se promettait de recommencer, avec des limiers lestes et habiles, un examen plus minutieux.

Ce fut le soir seulement que Robert reprit possession de lui-même. La vue de sa petite belle-sœur, un peu pâlie et souffrante, mais d’une si souriante douceur en son héroïque silence de vierge, retrempa ses forces, lui rendit l’énergie, le calme dont le dénuait depuis quelques heures cet immense bouleversement moral.