—Bah! Elle t’avait fait quelque scène?... Ce n’est pas dire du mal d’une femme que de raconter cela... surtout à un vieux frérot comme moi.
M. de Villenoise avança la main.
—Non, mon ami, j’aime mieux n’en plus reparler jamais... Pas même à toi. Tu es pour moi autant et plus qu’un frère... Mais Sabine sera ma femme... Si elle a eu quelques torts, je les oublie. Quant aux miens, je les réparerai. Ce ne sont pas les moindres. J’ai agi brutalement, cruellement...
C’était la seconde fois que Vincent s’accusait de cet acte cruel, qui devait rester un mystère pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait suffisamment éclairé, surtout par le dernier mot. Car la seule cruauté que peut montrer un amant envers une femme aussi passionnément éprise que Sabine, c’est de lui laisser entrevoir qu’il en peut aimer une autre. M. de Villenoise n’était pas un homme à injurier sa maîtresse, encore moins à la frapper. Et il aurait battu Sabine qu’il n’eût pas gardé plus de remords que Robert n’en avait entrevu dans ses yeux à deux reprises.
Avec les données que possédait l’inventeur, on pouvait reconstituer la scène de Dinant. S’il admettait que le personnage dont l’apparition avait effrayé Gilberte était Sabine, travestie et cachée pour épier M. de Villenoise, quelle n’avait pas dû être la rage de cette créature violente en apercevant l’homme qu’elle aimait, seul dans les bois, avec une jeune fille aussi jolie que Mlle Méricourt! Elle avait dû en arriver, tôt ou tard, à quelque terrible explosion de jalousie. Et alors le pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à bout, avait laissé échapper quelque parole irréparable—l’aveu peut-être de son amour sacrifié—ou, pire encore, la phrase de rupture, l’intention exprimée d’épouser la rivale.
Alors s’expliquait l’affolement de la maîtresse jalouse, menacée d’abandon.
Et pourtant... quelque chose échappait à Robert... Non, ses déductions n’étaient pas exactes. Car, au lendemain du crime, quand Vincent avait repris connaissance, le blessé et Sabine ne s’étaient pas regardés comme des adversaires de la veille. Ils s’étaient tout de suite témoigné trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un coup, de quelle manière interpréter les soins ardemment dévoués de Sabine? Comment admettre que cette amante exaspérée jusqu’au meurtre voulût ensuite sauver pour une autre celui dont elle préférait la mort à l’infidélité?
Ainsi, la situation restait la même. Des indices, oui... Des indices de plus en plus clairs et significatifs. Mais pas une preuve!... même pas une preuve morale!... aucune certitude absolue! Impossible, dans un pareil doute, de se risquer à agir! Et pourtant les jours passaient. Vincent était presque guéri. Bientôt il allait annoncer officiellement son mariage avec Sabine... Puis le conclure. Et Dalgrand, avec le tragique soupçon qui lui dévorait le cœur, assisterait à la cérémonie!...
C’était à perdre le sang-froid et la raison.
Et, durant tout ce temps, l’enquête officielle n’avait point avancé d’un pas. Déjà les magistrats énervés souhaitaient de ne plus entendre parler de ce malheureux attentat de Villenoise, qui les mettait en défaut. L’affaire allait être classée.