La dépêche était datée de Cannes et contenait ces mots:

Portrait terminé. Serai à Paris dans trois ou quatre jours. Ne puis plus attendre joie de vous revoir.

Sabine.

Ces deux lignes, que composaient les caractères détachés et sans expression du télégraphe, retenaient, comme par une fascination morne, les regards et les pensées de Vincent. Le jeune homme restait d’une immobilité de statue, sans un tressaillement de plaisir ou d’impatience, sans un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux. Il murmura:

—Pauvre femme!

Puis il monta l’escalier, lentement, avec une hésitation de tout le corps où se trahissait bien l’indécision, l’anémie de la volonté, qui était comme la diathèse de son âme.

Pourtant, il ne songeait point à s’imposer une ligne de conduite nouvelle. Nul effort nécessaire ne sollicitait son énergie. Sa vie était organisée suivant les exigences de certains devoirs aux-quels Vincent ne rêvait point, même un instant, de se soustraire. Mais la seule résolution d’examiner si, tout au fond de lui-même, un sentiment ne venait pas de s’éveiller qui lui rendrait peut-être pénible désormais l’accomplissement de tels devoirs, lui semblait difficile à prendre. S’interroger virilement lui apparaissait comme essentiel et cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il s’il découvrait qu’il aimait, ou tout au moins qu’il était capable d’aimer?... Alors qu’il avait cru si bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu’à la mort, sans flamme ardente mais toutefois sans regret, et comme l’acquit d’une dette d’honneur, à cette Sabine, dont il avait involontairement brisé la vie.

Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n’était pas trop, croyait-il, payer la fantaisie passionnée que Sabine expiait de son côté par la perte d’une fortune, d’un beau nom, et par l’ironique mépris dont l’avait accablée le monde.

Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de Rovencourt, était, depuis son divorce, redevenue tout simplement Sabine Marsan. Au lieu de son ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un rez-de-chaussée rue de la Pompe. Et tous les millions de M. de Villenoise, dont sa fierté n’acceptait pas un centime, étaient impuissants à l’empêcher de travailler pour vivre, de peindre des fleurs et des portraits à l’aquarelle afin d’entretenir le modeste luxe qui, pour cette créature dédaigneuse et fine, représentait le strict nécessaire.

Il est vrai—et Vincent se l’était dit déjà, dans l’état de froide clairvoyance où met la moindre parole maladroite d’une femme dont on n’est plus épris,—il est vrai que cet étalage de labeur et de rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour contraindre Vincent à la seule démarche qui lui eût permis de partager sa fortune avec Sabine, c’est-à-dire au mariage. Mais certaines circonstances, fort atténuantes pour lui, l’empêchaient de se croire tenu à une si complète réparation. Et il restait réfractaire à toute suggestion tendant à le mener vers un tel acte d’héroïsme, que sa très rigide et délicate conscience elle-même jugeait exagéré.