En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses de croire qu’il n’était pas le premier homme pour qui la comtesse de Rovencourt eût trompé son mari. Certains propos qui la lui firent croire presque facile, et les coquetteries qu’elle se permit à son égard, plus encore peut-être que la force d’un entraînement irrésistible, l’avaient décidé à lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le reflet de noblesse émané d’un très spécial milieu avait, pour l’héritier de l’Apéritif, ajouté une forte séduction à la grâce très captivante de Sabine, toutefois, même alors, il s’était rendu compte du rien de cabotinage et de bohème dont cette femme sans race, épousée pour sa beauté par le comte de Rovencourt, imprégnait l’atmosphère d’une aristocratique résidence.
Épouser Sabine... Chaque fois qu’un réveil de passion ou qu’une crise de pitié tendre pour les souffrances d’orgueil devinées chez sa maîtresse amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution, un souvenir, tout à coup, le faisait bondir en arrière. C’était l’image d’une scène abominable: l’évocation du petit appartement que, six années auparavant, il avait mis tant d’amoureuse coquetterie à parer pour y recevoir la comtesse de Rovencourt, et dans lequel, un inoubliable soir, il avait eu la rage et l’humiliation de la voir s’écraser, dans la brutalisation de toutes ses pudeurs de femme, sous le mépris de son mari et la curiosité froidement outrageante des hommes de police. Ah! la dégradation dans son propre cœur de cette malheureuse—dont pourtant il causait la honte—et le sentiment de son impuissance à lui!... Jamais cela ne s’effacerait. Ce n’était pas l’obstacle légal du flagrant délit qui empêchait M. de Villenoise de donner son nom à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait par le honteux châtiment de la constatation, n’avait pas été jusqu’à réclamer la flétrissure d’un jugement correctionnel. Il avait retiré sa plainte, et réclamé le divorce pour simple incompatibilité d’humeur, sans alléguer l’adultère. Par pitié ou par dédain, il laissait à sa femme coupable la possibilité d’épouser celui pour qui elle l’avait trompé. Mais le scandale n’en avait pas moins amusé tout Paris. Et l’écœurant souvenir n’en restait pas moins fixé dans le cœur de Vincent.
Cette nuit, dans sa chambre, dans son grand lit drapé où vivement il s’était réfugié pour mieux réfléchir, cette lassitude d’une liaison rendue indissoluble par les circonstances lui courbatura l’âme tout à coup, l’écrasa sous une pesanteur de fatalité. Ainsi donc Sabine allait revenir... Dans trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un autre télégramme—daté de Paris celui-là—ou bien quelque billet apporté au galop par un commissionnaire. Alors il mettrait son chapeau, il retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les habitudes interrompues pendant deux mois... Une minutieuse vision lui montrait tous les détails de cette visite, semblable à tant d’autres qui suivraient... Il se voyait quittant à pied son hôtel pour parcourir d’un pas hygiénique le joli trajet de la rue Jean Goujon jusqu’à la mairie de Passy, toute voisine de la maison où habitait Mme Marsan. Ce trajet, il en connaissait les moindres accidents; sa mémoire faisait défiler devant lui des physionomies familières de maisons, et des coins de verdures pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles fleuries, dans les petits jardinets de l’avenue Henri Martin. Même en pensée, il s’attardait, flânait dans ce décor parisien, observait les nuances changeantes de l’heure ou de la saison, sans hâte bien vive d’arriver au but. Pourtant, au coin de la rue de la Pompe, sa démarche se précipitait, il parcourait allègrement les derniers mètres. C’est que, soudain, il songeait à la bonne minute de l’accueil, à l’exclamation de joie dont Sabine le saluerait, et à cette charmante silhouette de femme, immobilisée d’émotion, debout dans ce cadre d’art et de fantaisie qu’était l’atelier où elle passait presque toute son existence.
Hélas! le court frisson d’attendrissement dont le secouait par avance la spontanéité de l’étreinte, l’oubli de toutes les misères communes dans la chaude joie du revoir, s’atténuait, s’évanouissait bien vite sous l’anxiété de ce qui allait suivre. Il prévoyait trop le recommencement de la sourde lutte où, depuis le divorce de Sabine, tous deux, avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient leur pauvre amour. Car, si la maîtresse ne se consolait pas de sa déchéance, l’amant ne lui pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance, elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait d’autant plus souffrir l’autre, qu’ils avaient à leur disposition les armes par lesquelles ils pouvaient réciproquement se blesser au plus profond du cœur. En effet, la froide inertie de Vincent exaspérait l’âme impatiente et passionnée de Sabine autant que l’âpre impétuosité de cette âme glaçait et irritait M. de Villenoise.
C’était après des scènes pénibles, après des bouderies sans fin à peine tempérées par de mornes politesses, que Sabine Marsan s’était décidée à partir pour le Midi. La commande d’un portrait d’enfant pour une famille qui passait l’hiver à Cannes lui fournissait le prétexte et la possibilité de ce voyage. Elle s’y décida comme à une mesure de haute politique: car elle se figurait punir Vincent par son absence, le forcer à s’apercevoir qu’elle lui était indispensable et à trembler de la perdre un jour tout à fait. Ainsi peut-être lui ferait-elle accomplir un pas vers le mariage, auquel il se refusait, et qui pour elle, soit amour, soit ambition, soit désir de revanche contre la destinée, était devenu l’idée fixe, le but suprême,—un but vers lequel elle se lançait d’une volonté aveugle, violemment et maladroitement.
Mais Sabine était trop soumise aux impulsions de ses réflexes nerveux et à la fougue de son caractère pour mettre en œuvre la diplomatie qui, généralement, se trouve à la portée des femmes. Son départ, qui lui coûta d’ailleurs beaucoup,—car elle souffrait loin de Vincent d’une façon différente mais bien plus amère qu’auprès de lui,—son départ devait produire un effet contraire à celui qu’elle en attendait. Elle l’effectuait trop tard, après avoir laissé trop se tendre leurs quotidiennes relations, si bien que son éloignement, au lieu de se faire sentir comme une intolérable privation, agit comme une délivrance. Les deux mois qui venaient de s’écouler avaient été pour M. de Villenoise une période d’apaisement, durant laquelle il s’était absorbé tout à loisir dans ses chères études, le cœur mort ou du moins engourdi, l’imagination calme, l’esprit triomphant et lucide. Sa correspondance avec Sabine s’était poursuivie régulièrement sans troubler ce délicieux état d’âme,—délicieux au moins pour lui, pour son dandysme intellectuel et sentimental, pour sa curiosité d’érudit, pour son scepticisme à l’égard des grandes passions, qu’il considérait volontiers comme des crises physiologiques propres aux tempéraments mal équilibrés. Les lettres de Mme Marsan et ses propres réponses ne révélaient nulle hostilité amoureuse, pas même une sorte de paix armée entre ces singuliers amants. On y eût découvert plutôt cette confiance que l’extinction des sentiments passionnés laisse éclore entre deux époux vers les dernières années d’une union sans reproche. C’était le bavardage à peine tendre mais très intime de deux êtres enchaînés par l’indestructible réseau de longues habitudes communes, et qui ont acquis le besoin de se parler de tout, même des moindres puérilités extérieures. Si M. de Villenoise eût joui moins profondément de l’accalmie que cette séparation mettait dans son orageuse liaison avec la violente Sabine, il se fût inquiété peut-être de reconnaître, aux mille indices de cette minutieuse correspondance, avec quelle force le liait une chaîne que pour le moment il ne sentait plus. Mais il était si reconnaissant de ne pas recevoir à chaque courrier des pages de protestations, de reproches ou de plaintes, qu’il s’abandonnait au plaisir d’écrire tout naturellement, sans apprêt comme sans réticences, des lettres dont il n’était pas tenu de faire des lettres d’amour.
Peut-être commençait-il à croire que, de son côté, Sabine enfin se convertissait à cette camaraderie charmante, et que la tyrannique affection de ce cœur féminin s’apaisait en une amitié plus compréhensive, plus capable de désintéressement, lorsqu’il reçut—au retour de l’inoubliable journée de noce—le télégramme de Mme Marsan. La soudaine impatience qu’elle y témoignait de le revoir—cette impatience dont elle ne parlait même pas dans sa lettre de la veille et qu’elle manifestait ainsi tout à coup—lui prouva qu’il allait la retrouver toute pareille à elle-même. Car, à ce petit fait, il reconnaissait trop Sabine. Comme c’était bien d’elle cette brusque frénésie d’un sentiment qui paraissait dormir et qui, d’une minute à l’autre, la dominait, devenait irrésistible! Vincent pressentait, même à une telle distance, la fièvre dont était brûlée la pauvre femme,—cette fièvre qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle avait pris la résolution de parler ou d’agir, et qui la rendait incapable de toute temporisation, de toute mesure. Une fatalité de sa nature impulsive empêchait Sabine de traverser sans se dévorer intérieurement l’intervalle de temps, si court fût-il, que demandait sa pensée pour se transformer en acte. Sans doute elle avait pu supporter avec la fermeté tranquille affichée dans sa correspondance l’exil de deux mois; mais, du moment qu’elle avait décidé son retour, elle ne patienterait pas sans torture durant les deux journées qui l’en séparaient encore.
Était-ce donc parce qu’il pensait aux ardeurs douloureuses de ce cœur tourmenté, ou dans un sentiment de compassion pour cette existence à jamais assombrie, ou par la prévision d’un plus cruel avenir, qu’il murmura en lisant la dépêche datée de Cannes, et plus d’une fois encore, durant une longue nuit sans sommeil:
«Pauvre Sabine!... Pauvre femme!...»
Quoi qu’il en fût, dès le lendemain matin, la première action de Vincent tendit au bonheur de celle qu’il plaignait d’une si étrange pitié. Sans attendre que son valet de chambre entrât chez lui, à sept heures, suivant la consigne, dès six heures et demie M. de Villenoise sonna.