—Mon Vincent!...
Ils s’étonnèrent tous deux, et de bonne foi, d’avoir pu rester si longtemps éloignés l’un de l’autre. Et ils passèrent quelques minutes à se dire les plus tendres choses, des enfantillages et des folies; ou bien à se taire, perdus en de lents baisers. Mais ils se refusaient à préciser leurs sentiments et à s’interroger sur les deux derniers mois: comme s’ils avaient eu peur que la réalité ne fît s’évanouir l’ivresse factice où les jetait cette heure exceptionnelle.
Cependant la femme de chambre vint leur annoncer que le déjeuner était servi.
—Bien... dit Sabine.
Pourtant ni elle ni Vincent ne se levèrent de l’étroit divan qui les rapprochait. Un mouvement hors de ce siège où leurs corps se frôlaient, et peut-être le charme allait-il se rompre. Quelque chose de douteux et d’amer glissait déjà sur leurs lèvres, où se refroidissaient leurs baisers.
—Ah! pourquoi n’es-tu pas venu passer vingt-quatre heures à Cannes? soupira Sabine. Tu le pouvais, toi. N’es-tu pas absolument libre, indépendant de tout?
Cette phrase malheureuse rendit sensible à Vincent ce qu’il oubliait en ce moment même, c’est-à-dire le bien-être qu’il avait éprouvé de sa solitude, et le manque absolu d’entraînement vers ce Midi où il aurait retrouvé Sabine. Il répondit, en abandonnant le tutoiement de leur intimité:
—Mais, ma chère amie, vous étiez partie... un peu pour me fuir, n’est-il pas vrai?... Vous ne pouviez plus me voir sans vous irriter contre moi.
—Ah! tais-toi... C’est parce que je t’aime. (Il éleva les sourcils, avec un sourire assez dur.) Oui... et parce que je souffre de ton indifférence!