Qu’ils étaient bienfaisants les soirs de solitude et de nocturne enchantement où s’atténuaient de telles distances!... Sur la route grise, entre les hautes futaies criblées d’étoiles, ou le long des coupes de bois qui dévalaient en plis de terrain pâles, hérissés çà et là par les arbres épargnés, Sabine et Vincent marchaient, serrés l’un contre l’autre, plus silencieux à mesure que s’avançait l’heure. L’infini les enveloppait, les rapprochait. Ils ne s’en voulaient plus de rien. Ils étaient deux êtres qui s’aimaient dans l’espace et dans la nuit, deux êtres destinés à mourir et que réunissait le sentiment de leur fragilité en face de la beauté et de la mélancolie des choses.

Un ciel immense, piqué d’astres, s’étendait au-dessus des blêmes clairières. Sabine s’arrêtait pour le contempler, et disait les noms des étoiles. Cela amusait Vincent de l’entendre prononcer des syllabes étranges, pour désigner les beaux joyaux mystérieux scintillant si haut, si loin, et que cette connaissance de leurs symboliques appellations rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée et de la main.

—Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier... Ici, au zénith, c’est Wéga, de la constellation de la Lyre. A droite, c’est Déneb... Un peu au-dessus, Altaïr... Et là-bas, plus près de l’horizon, cette magnifique étoile... Vous ne vous rappelez plus?... C’est Aldebaran.

Vincent répétait après elle: «Ah! oui, c’est vrai... Aldebaran...» Mais, au lieu d’élever ses regards, il les abaissait vers elle, et il souriait à ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette bouche gracieusement pédante. Sabine sentait sur son visage les prunelles caressantes du jeune homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout d’abord l’intime volupté dont leur effleurement la pénétrait. Puis, n’y tenant plus, brusquement elle lui faisait face:

«Ah! tu m’aimes!...» s’écriait-elle avec une certitude de plaire qui la transfigurait, la rendait adorable.

Alors il mettait les bras autour d’elle, amenait lentement les lèvres jusqu’à sa bouche, et murmurait dans la joie de sa propre sincérité: «Oui, Sabine... ma chère Sabine... je t’aime.»

Une série de soirées semblables détendit un peu le caractère de Mme Marsan. Elle eut de la gaieté, de l’abandon, de la grâce. Comme Vincent lui consacrait plus de temps qu’autrefois, et lui rendait un compte minutieux des heures qu’il ne passait point auprès d’elle, Sabine crut tenir une place plus grande que jamais dans le cœur et dans la vie de son amant.

La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu’il prenait d’agir en amoureux pour se suggestionner à lui-même cet amour et pour éloigner des rêves pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur jaillis encore parfois d’une réminiscence, d’un attendrissement ou d’une admiration commune, rendirent à leur liaison comme une apparence de douceur et de stabilité. Cela dura quelques semaines, à peu près tout le temps que Robert Dalgrand et sa jeune femme consacrèrent à leur voyage de noce.

M. de Villenoise redoutait le retour de son ami. Car, alors, les rencontres avec Gilberte deviendraient inévitables. Comment se refuser à voir les Dalgrand, qui, naturellement, recevraient souvent leur sœur? Toutefois, le jeune homme repoussait d’avance, et résolument, la complicité des circonstances. «Ce sont les lâches,» pensait-il, «qui s’exposent à la tentation; ils escomptent leur propre faiblesse, et, pour ne pas s’avouer la tyrannie de leurs désirs, ils paraissent n’obéir qu’à la fatalité.» Il combinait donc différents prétextes pour se soustraire à des relations dangereuses. «Et si tous ces moyens ne réussissent pas,» concluait-il, «ce sera bien simple... Je dirai tout à Robert.»

Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda sans préambule: