IV

A partir de ce moment, la vie ancienne reprit pour Vincent de Villenoise,—cette vie régulière et aux horizons fermés, dans laquelle le mariage de son ami Robert Dalgrand et l’apparition de Gilberte avaient jeté un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance. Dès qu’il eut revu Sabine, dès qu’il se fut à nouveau fait le serment de remplir son devoir envers cette femme si malheureuse et si passionnée, dont le cœur tenait au sien par des fibres si aisément saignantes, il s’interdit de rencontrer volontairement Mlle Méricourt. Car, s’il croyait ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il avec lui-même qu’il était bien près de l’aimer. Il en était même à cette phase redoutable d’un sentiment nouveau, où tout s’efface, dans le souvenir, des passions qui l’ont précédé, et où l’on s’affirme de bonne foi n’avoir jamais connu l’amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait: «Et je ne le connaîtrai jamais, du moins dans ce qu’il a de complet, d’absolu. Cette charmante fille est la seule créature qui pouvait me l’inspirer.»

Maintenant il montait à cheval de très bonne heure.

Les plus matineux des habitués du Bois, en arrivant aux environs des lacs, le rencontraient retournant déjà vers la Muette, car il prenait, pour rentrer, le chemin où il n’avait nulle chance de croiser Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez lui, il s’enfermait dans sa bibliothèque et s’enfonçait dans sa traduction de Manilius. L’après-midi il faisait des armes, écrivait des lettres, rendait des visites, ou bien explorait des boutiques d’antiquaires. Quant à ses soirées, elles appartenaient à Sabine.

Jamais Mme Marsan ne venait rue Jean Goujon. Elle n’y avait mis les pieds que deux ou trois fois, et seulement parce que son amant se trouvait malade. C’était, chez elle, un scrupule de fierté. Le luxe écrasant de l’hôtel de Villenoise la gênait. Il ne lui convenait ni de le partager, ni d’en être le témoin modeste et ébahi. D’ailleurs, elle ne tenait pas à se donner en spectacle à des laquais. Pas davantage ne voulait-elle paraître accepter sa situation clandestine. Quelle répugnance n’eût-elle pas éprouvée, en quittant le somptueux appartement du maître de la maison, à se voir reconduite par lui jusqu’à la portière d’un fiacre, comme une grisette qui, dans le creux de son gant, emporte «son petit cadeau»! S’éloigner furtivement de cette demeure où elle ne désespérait pas de s’installer un jour en épouse légitime... Jamais! Si elle y entrait, ce serait la tête haute, appuyée au bras de son mari. Et quelle joie sauvage elle éprouverait alors, à voir s’aplatir devant ses millions ceux qui jadis s’étaient aplatis devant son titre de comtesse, et qui, aujourd’hui, se détournaient scandalisés sur son passage!... Mais ne serait-ce pas abdiquer à jamais un tel espoir que d’habituer M. de Villenoise à la recevoir chez lui autrement que sous le nom et avec tous les droits qu’elle y voulait étaler? En attendant, c’était chez elle qu’elle accueillait son ami.

Dans l’atelier à demi obscur, où des abat-jour immenses atténuaient la clarté des lampes, ils avaient d’interminables causeries. Et, malgré l’âpreté d’orgueil et de passion toujours pressentie sous les paroles de Sabine, bien souvent pour eux s’égrenaient des heures pleines d’un charme profond. La jeune femme déployait un esprit original, donc la disposition naturellement ironique et dédaigneuse s’était encore accentuée par les déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec un scepticisme impitoyable, mais dont le fond pénible se voilait sous des mots ingénieux et plaisants. Quand elle parvenait à s’oublier elle-même, à désarmer un peu en face de cet adversaire adoré qu’était pour elle son amant, elle se lançait parfois dans le plus divertissant des bavardages. Et la façon dont elle envoyait au plafond ses paradoxes avec la fumée de sa cigarette russe réveillait chez Vincent des velléités amoureuses. Elle était d’ailleurs bien belle à voir quand elle s’animait sans trop d’aigreur, et qu’elle avançait, en débitant des bravades, sa brune tête hardie de guerrière. Les fins reflets des abat-jour jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué un fard délicat. Elle ne paraissait plus ses trente-cinq ans, dont son âme brûlante avait trop fidèlement enregistré le passage sur son front, aux coins de sa bouche et à l’entour de ses yeux. Et elle savait si bien de quelle quantité de séduction la rehaussait le cadre accoutumé qu’elle se refusait à mille petits projets, qui, autrement, l’eussent tentée. Ainsi c’était une chose rarement obtenue par M. de Villenoise qu’ils allassent ensemble dîner hors de Paris, dans quelque coin de verdure, à Meudon ou à Ville-d’Avray. Pourtant, le printemps, cette année-là, s’épanouissait en journées merveilleuses, en soirées de tiédeur et de parfums. Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle aimait les promenades à travers bois, terminées par quelque repas fort mauvais mais si amusant, sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenant ce que Sabine craignait—en se gardant bien de l’avouer—c’était la barbare franchise des longs jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la hardiesse de sa jeunesse recouvrée, prodigue les rayons, multiplie la clarté, fait ruisseler le soleil sur la fraîcheur de ses verdures et de ses floraisons, et prolonge les heures éclatantes, sans se soucier des pauvres visages féminins dont la beauté agonise, d’une douloureuse agonie que tant de lumière outrage.

Parfois cependant, ne sachant plus à quelle excuse recourir, Mme Marsan acceptait une partie de ce genre. Mais alors elle s’arrangeait pour qu’on se mît en route très tard. Et, comme tous deux détestaient les restaurants connus, les prétentieuses Têtes Noires où l’on retrouve, sous les étoiles, l’odeur des couloirs que jalonnent les portes numérotées des cabinets particuliers et la muette effronterie des garçons en veste courte, ils échouaient, vers neuf heures, dans une guinguette, où ils ne trouvaient plus à manger que des sardines et des œufs avec le veau en ragoût des bûcherons et des rouliers.

Peu leur importait d’ailleurs. Car ils avaient devant eux l’heure unique, l’heure d’attendrissement et de chimère, durant laquelle ils marcheraient au bras l’un de l’autre sous les bois devenus obscurs.

Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude et Sabine l’inquiète angoisse de sa passion. Lui, trouvait des paroles sans réticences, des réflexions où ne perçait pas de regret, et de lentes pressions de main plus enlaçantes que les étreintes complètes de la possession. Elle, se sentait apaisée, rajeunie, sous cette ombre complice. Une confiance plus assurée en elle-même dissipait les idées qui la torturaient habituellement, faisait s’évanouir les craintes, les doutes, les jalousies, les terreurs de l’avenir, les écœurements du passé, et jusqu’au tourment suprême, né de la différence d’âge entre elle et celui qu’elle aimait. Presque insignifiante, cette différence d’âge: trois ans à peine... Mais combien leurs situations et leurs caractères l’accentuaient! Car la femme divorcée, finie, mise à l’écart de la société, voyait se fermer l’avenir, au moment où il offrait tous ses triomphes et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent et riche. En outre, Vincent, avec sa calme tête blonde de rêveur, ne paraissait pas même trente ans; alors que la brune Sabine, toujours brûlée de quelque fièvre d’âme ou de chair, en accusait près de quarante.