On ne veut plus d’enfants, parce qu’ils coûtent beaucoup d’argent à élever, donnent beaucoup de peine, puis vous paient d’ingratitude quand ils sont grands.

Sans expliquer que l’ingratitude des enfants est en raison directe de l’argent dépensé pour eux, et qu’en supprimant l’une des difficultés on élude l’autre; sans ajouter que les enfants ne coûtent cher qu’aux parents vaniteux et aveugles, ignorant les principes d’une virile éducation, Robert se plaisait à donner aux viveurs l’argument suivant:

«Vos sens aussi vous coûtent cher, vous donnent beaucoup de peine à contenter, et vous paient d’une fameuse ingratitude lorsque vous êtes devenus vieux!»

En somme, ce vaillant, qui ne reculait devant aucune tâche, se croyait le droit de mépriser une société dont l’idéal consiste à éluder le plus de devoirs possible.

Cette société, d’ailleurs, il la voyait clairement s’acheminer vers sa ruine.

S’il s’était marié, ce n’était donc pas, comme ses contemporains, pour augmenter ses plaisirs au moyen d’une dot, sans augmenter ses obligations;—non, c’était pour remplir joyeusement et fièrement son rôle d’homme et de citoyen, et pour recueillir les seules satisfactions que la nature ait voulues complètes: celles qui naissent du don de soi-même, de l’effort et du dévouement.

Cette façon de comprendre l’existence lui faisait juger avec un peu de sévérité les travaux et les amours de Vincent. L’érudition lui semblait un sillon facile et peu fécond dans le champ de l’activité humaine. Quant à la liaison avec une femme mariée, Sabine de Rovencourt,—liaison devenue si scandaleusement notoire par un flagrant délit, une condamnation du tribunal correctionnel et le divorce de la comtesse,—la plus indulgente attitude qu’avait pu prendre Robert à cet égard était de n’en jamais parler. Il s’y était si complètement astreint qu’il ignorait les phases dernières et la durée de cette liaison. Ses longues absences lui avaient ôté d’ailleurs toute occasion de s’éclairer sur ce point. Certains détails étaient sortis de sa mémoire. Il n’avait donc aucune donnée sur ce que pouvait être, à la période actuelle, la vie amoureuse de Vincent.

L’idée avait-elle déjà surgi dans sa tête que cet ami, toujours si cher, pourrait devenir un frère pour lui en épousant Gilberte Méricourt? M. de Villenoise se le demanda, non sans une sorte d’angoisse, lorsque Robert, après lui avoir longuement parlé de sa précieuse Lucienne et de sa nouvelle famille, renouvela cette taquinerie qu’il lui avait écrite à propos de Gilberte.

—Que s’est-il donc passé entre vous?... Depuis notre retour, elle prend un air tout drôle dès qu’on prononce ton nom.

—Mais... je n’ai guère revu Mlle Gilberte qu’une fois depuis ton mariage.