—Quelque chose à ta fabrique?... demanda Robert avec inquiétude. Est-ce que l’Apéritif ne va plus?

—Je me moque bien de l’Apéritif, ricana Vincent. La fabrique marche toute seule. Tu sais que j’ai là un directeur... l’intelligence et la probité mêmes.

—Alors?... sourit Robert en posant l’index sur le côté gauche du veston de son ami.

Vincent secoua la tête avec vivacité. Ensuite il éclata de rire, comme si l’hypothèse qu’il souffrît de peines de cœur lui parût la meilleure plaisanterie du monde. Robert ne fut qu’à moitié dupe de cette gaieté, mais il n’insista pas. Malgré leur intime et profonde entente, les deux amis ne s’étaient jamais trouvés d’accord sur la question «femme», et ils avaient cessé de la discuter entre eux. La longue absence de Dalgrand et le regret un peu désapprobateur avec lequel il avait autrefois vu s’engager la liaison de Vincent avec Sabine rendaient le sujet plus inabordable encore. Aussi, tout en accueillant comme une espèce de sauvegarde pour sa volonté chancelante la présence de son ami, les inspirations indirectes d’un jugement si droit, le spectacle d’une si belle santé d’âme, M. de Villenoise était encore fort éloigné d’une confidence précise. Cette confidence serait d’autant plus difficile à faire qu’il s’agissait de Mlle Méricourt, et qu’il faudrait reparler de Sabine, dont le nom, depuis des années, n’avait plus été prononcé entre les deux camarades.

Avec quelle déplorable évidence les soucis actuels de Vincent confirmeraient, d’ailleurs, les raisonnements et les prédictions que jadis lui avait adressés Robert?... Pour celui-ci, dès son adolescence, il n’avait jamais conçu l’amour autrement qu’avec le cortège des sentiments les plus loyaux et les plus fiers.

A ceux qui, devant lui, vantaient la passion et dénigraient le mariage, il ne cachait pas l’écœurement que lui inspirait l’adultère, ni l’impossibilité où il se trouvait d’aimer une femme qu’il partagerait avec un autre, ni encore son incapacité morale de jamais séduire une jeune fille. Les belles prouesses dont les jeunes gens tirent volontiers vanité lui faisaient hausser les épaules. Sans prétendre à une impossible chasteté, il reléguait au rang des innommables besoins tout ce qui n’était pas l’amour... Et il ne concevait l’amour qu’avec la fidélité de l’époux, la dignité de l’épouse, les joies—aujourd’hui si démodées—de la famille, et l’orgueil d’une nombreuse et forte descendance.

Tout le reste, tout le romanesque malsain qui donne pour but à l’amour des plaisirs stériles et d’un ordre, en somme, passablement honteux, lui semblait le triomphe d’un inqualifiable égoïsme, d’un égoïsme de la chair et de l’animalité, bien inférieur à l’ambition, ce noble égoïsme de l’esprit.

Pour lui, la question était grave. Elle dépassait la portée d’une simple discussion entre hommes, au moment des cigares et du café. Il y avait là plus qu’un prétexte à fanfaronnades et à paradoxes. Robert croyait y voir la pierre de touche où se manifeste l’affaissement du caractère moderne, et aussi l’écueil contre lequel se briseront et s’effondreront certaines races.

Le dégoût de la vie, qui, de nos jours, prend des allures philosophiques sous le nom de pessimisme, semblait à cet homme d’action tout bonnement l’impuissance à vivre la vie comme elle doit être vécue, c’est-à-dire non pour soi-même, pour sa personnalité restreinte et temporaire, mais pour sa personnalité générale épandue dans l’humanité et pour sa personnalité future prolongée dans les enfants.