Maintenant Vincent de Villenoise était un homme très malheureux. Depuis la soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait plus nier à lui-même qu’il aimât Gilberte. Et non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée que bientôt, inévitablement, elle en épouserait un autre. Plus sa raison et la force de sa volonté le maintenaient éloigné d’elle, plus croissait en lui le désir d’être mêlé à sa vie, de l’approcher, de savoir ce qu’elle faisait, ce qu’elle pensait, quelles étaient les personnes dont elle s’entourait le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de telles satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait la résolution de fréquenter sa famille dès que Dalgrand serait de retour. Puis il comprenait que ce serait commettre la pire imprudence. Alors il se rudoyait intérieurement, comme l’on rudoie pour son bien le malade qui veut guérir et qui pourtant cherche à éluder les prescriptions du médecin.
Cependant la vie lui devenait terne et pesante. Le présent se traînait dans l’ennui. L’avenir s’enfonçait en des perspectives monotones. Son immense fortune, loin de le consoler, ajoutait un point de vue pénible à ses réflexions. Car, s’il avait été libre, cette fortune eût facilité son mariage avec Gilberte, lui eût permis d’entourer de luxe cette créature charmante. Comme il aurait été heureux de lui donner tout ce qui s’achète, et, en particulier, les beaux chevaux que devait souhaiter cette amazone accomplie!
Malgré lui, il se représentait, avec des détails irritants, tout ce qui aurait pu être. Il voyait les doux yeux bruns s’illuminer de surprise et de plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de la chose impossible s’exaspérait en lui à ces rêves d’une dangereuse précision.
Puis tout cet argent qu’il dispersait à sa guise le troublait encore par l’orgueilleuse répugnance qu’à cet égard montrait Sabine. Il n’avait même pas la satisfaction de s’acquitter un peu envers celle-ci à mesure qu’il lui reprenait son cœur. Il la dépouillait sans rien lui rendre. Si elle avait été sensible aux somptuosités matérielles, et si sa fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d’un amant, avec quelle prodigalité Vincent n’eût-il pas racheté chacune des pensées par lesquelles il offensait l’amour de cette malheureuse femme!
Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle ne l’accablait plus de ses reproches, elle ne l’offusquait plus de ses fantaisies... Elle avait cessé toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de scènes... Une terreur secrète semblait l’avoir domptée. Elle devenait soumise et timide. Était-ce le pressentiment d’une fatalité installée en dominatrice dans ce cœur d’homme sans lequel elle ne pouvait pas vivre?... Peut-être tremblait-elle devant quelque chose qu’elle n’osait se dire à elle-même... Vincent la trouvait d’autant plus touchante qu’il sentait s’accomplir, en lui et malgré lui, l’irrévocable malheur de cette amie encore si chère. Il s’en voulait et il la plaignait. Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui dire les mots qui l’eussent réconfortée, avec l’accent qu’il l’eût convaincue. Il se taisait. Elle ne lui dictait plus de phrases passionnées, craignant trop sans doute l’intonation dont elles résonneraient sur ses lèvres. Leurs conversations demeuraient indifférentes. Leurs silences ressemblaient à celui qu’on garde près d’un mort.
Un matin, comme Vincent travaillait dans sa bibliothèque, on lui apporta la carte d’un visiteur. Il allait rappeler la consigne à son domestique et condamner sa porte, lorsque, machinalement, il jeta les yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une légère exclamation, quitta sa place et descendit. En bas, il n’eut pas plus tôt ouvert la porte du petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses bras.
Ils s’étreignirent comme deux femmes. Et, de fait, Vincent mit un peu de nervosité féminine dans son effusion. Cette large et solide poitrine d’ami lui fit l’effet d’un appui et d’un refuge. Tout de suite il crut retrouver à ce contact un peu de l’énergie qui lui faisait défaut depuis quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau de l’admiration confiante qui, lorsqu’il était gamin, lui inspirait tant de sécurité près de son camarade.
Jamais d’ailleurs plus qu’aujourd’hui Robert n’avait paru taillé pour ce rôle fortifiant. Toute sa personne respirait l’activité, le triomphe et l’allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie prit un air de gravité dès qu’il eut examiné Vincent.
—Qu’as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te trouve pas bonne mine.
—J’ai été un peu préoccupé, dit M. de Villenoise. Mais c’est à peu près fini. Je te conterai cela plus tard.