Vincent n’eut qu’un instant très court d’hésitation. Presque tout de suite il dit: «Oui.» Pourquoi?... Lui-même ne s’en rendit pas bien compte, tant cette acceptation s’éloignait des résolutions très fermes qu’il avait prises. Il lui sembla qu’il obéissait à la crainte instinctive que Dalgrand ne devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau s’était éveillé, en effet, comme une espèce de fausse honte, dès le premier abord de son ami, et grandissait au cours de cette conversation tranquille, devant cette physionomie pleine d’une force si raisonnable, d’une si éclatante franchise.
—C’est entendu, disait Dalgrand, tu viendras déjeuner jeudi. Tu connais la maison, à Billancourt? Du reste, tout le monde pourra te l’indiquer. Et tu verras de loin la cheminée de l’usine.
—Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes aujourd’hui lundi. J’ai le temps d’aller avant tout présenter mes hommages à Mme Dalgrand.
—Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi, vers cinq heures. J’annoncerai ta visite à Lucienne, qui te renouvellera mon invitation, croyant te la faire pour la première fois, au dernier moment. Sans cela Gilberte nous en voudrait de ne pas l’avoir prévenue. Elle doit arriver à cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner en famille, telle qu’elle sera, en amazone... Puis elle veut ensuite visiter les ateliers.
—Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?...
—Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie! Ma famille n’est-elle pas la tienne? Si tu savais comme on t’y connaît, comme on t’y aime déjà! Il a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir un peu le général et Gilberte. Encore, ajouta Robert avec un imperceptible sourire, j’ai dans l’idée qu’on en a conçu plus de tristesse que de dépit.
Ce mot de «famille», que Dalgrand répétait avec une intonation si profondément heureuse; ces images d’intimité, de cordialité, qu’il évoquait; cette tristesse indulgente qu’il attribuait à certain «on» sous lequel Vincent ne voyait que Gilberte, toutes ces caressantes et légères influences enveloppaient et engourdissaient le cœur troublé de M. de Villenoise. C’était son rêve récent qui prenait forme, et contre lequel il allait peut-être ne plus pouvoir se défendre... Déjà, dans sa pensée, il se transportait à ce jeudi matin, où il serait assis près de Gilberte, non plus à la table cérémonieuse du dîner de noce, mais chez sa propre sœur, à elle,—cette sœur dont il tutoyait le mari, ce qui créait entre eux comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà cette étroite réunion, où les couverts et les cœurs seraient si proches... Et tel était le charme des puériles images, des prévisions insignifiantes dont la perspective de ce repas emplissait son cerveau, qu’il ne pensait même pas à questionner Dalgrand sur la nouvelle invention dont le constructeur espérait tant de profit et de gloire.
Cependant, comme Robert se levait, avec une allusion à l’urgence de ses travaux, de Villenoise s’écria:
—Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?... Peut-on savoir ce que c’est?...