Elle se révoltait. «Pourquoi ne puis-je pas vivre sans lui? Et pourquoi est-ce que je souffre à ses côtés?... Quelqu’un a-t-il jamais aimé d’un si étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal mystérieux?... Est-ce à cause de ma ruine et de mon isolement que je tiens à lui si fort?... Ai-je donc une âme basse, dirigée par les plus vils intérêts?... Car je songe aussi à sa fortune et à ma réhabilitation, lorsque je souhaite de l’épouser.»
Ce doute sur elle-même ne faisait qu’effleurer l’orgueilleuse Sabine. Sentant malgré tout, dans le fond de sa nature, une supériorité bizarre, elle trouvait son sort trop injuste et se considérait le plus souvent avec une intense pitié.
Cette pitié—qu’elle eût repoussée de la part des autres avec indignation—était le vrai sentiment que dût inspirer cette organisation de souffrance, cette splendide et lamentable machine nerveuse, produite par un travail héréditaire de raffinement, à travers plusieurs générations humaines. Fleur altière et saignante d’une civilisation trop excessive... Mécanisme sensible jusqu’à l’affolement... Organisme dans lequel la faculté de réaction s’exalte jusqu’à une disproportion singulière avec la cause agissante, et qui se détend et vibre sous l’effleurement d’une haleine comme il le ferait normalement sous le choc d’un marteau d’acier.
Au sortir de l’atmosphère orageuse, oppressante, qui, parfois, accablait Vincent près de cette créature de passion, il lui semblait, à coté de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps. Assis près d’elle dans la salle à manger de Billancourt, il se laissait gagner par une griserie d’âme semblable à celle que procure aux sens l’odeur des bois en mai, après une fine ondée. C’était la même dilatation de tout l’être, la même sensation de force épanouie et de rajeunissement, le même attendrissement sans cause, la même intensité d’espoir.
Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d’ailleurs, d’une gaieté qui n’était pas l’animation plus ou moins factice d’une réunion mondaine. Les cinq personnes assemblées là sentaient circuler entre elles, sans exception et sans obstacle, ce courant mystérieux qu’on appelle la sympathie. Après un reproche amical de M. Méricourt et un premier regard un peu timide et triste de Gilberte, les torts apparents de M. de Villenoise furent parfaitement oubliés. On le traita comme un ami d’ancienne date, comme un membre inséparable de ce petit cercle intime. Lucienne eut pour lui des attentions ingénieuses. A propos d’un plat, puis en lui choisissant un cigare, elle montra qu’elle connaissait déjà quelques-uns de ses goûts. C’était prouver que Robert avait souvent parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme disait, d’une voix douce, et sans avoir l’air d’y toucher, des choses fort spirituelles. Vincent avait les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut le faire briller. Tout en s’adressant à elle, il goûta la joie de fixer l’attention admirative de Gilberte. Et quelle valeur prend le plus infime succès quand on le rapporte à un seul être!
—Tu t’entendras bien avec ma petite femme, dit Dalgrand avec son air de bon géant heureux. Et il pinça gentiment l’oreille de Lucienne.—Moi, je ne cause guère. Je suis un barbare...
—Toi?... s’écria-t-elle.
Cette exclamation fut accompagnée d’un regard vers son mari, qui fit entrevoir à M. de Villenoise toute une profondeur d’ingénue adoration.
—Mais oui! reprit l’inventeur. En dehors de mon affaire... Tiens, Vincent, dans les musées des Pays-Bas, que nous avons visités, j’étais honteux de ne pas éprouver grand’chose devant les chefs-d’œuvre qui la remuaient si fort.