—Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma révélation en famille. Jusqu’à présent, il n’y a que Lucienne qui sache.
Il partit, laissant derrière lui un autre homme que le Vincent démoralisé des derniers jours.
En effet, dans l’esprit de M. de Villenoise, le tourment des espoirs combattus et des résolutions difficiles s’effaçait devant la simplicité des choses. Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à l’idée de revoir Gilberte, la lâcheté de cœur qui l’attendrissait et l’effrayait naguère. A peine, en ce moment, percevait-il les élancements de cette attraction redoutable qui, à la seule pensée de cette jeune fille, emportait tout son être éperdument vers elle. Ce qui dominait en lui, c’était le sentiment d’énergie joyeuse éclos au seul contact de Robert et le bonheur de posséder une famille qui déjà le comptait comme sien. Une fierté lui venait à l’idée que le grand secret de l’inventeur lui serait dévoilé en même temps qu’à Mlle Méricourt. Cette preuve d’intimité, de confiance donnée par son ami—et devant elle!—lui semblait précieuse au delà de toute expression. Puis, enfin, il n’avait pas à choisir. Robert lui montrait qu’il avait affligé le général et sa fille... Du moment qu’on avait été froissé par son abstention, son plus immédiat devoir était de réparer l’effet produit.
C’est donc avec une légèreté d’âme et d’humeur tout à fait inaccoutumée depuis quelque temps qu’il se présenta ce soir-là chez Sabine. La jeune femme en fut tout d’abord ravie, puis, bientôt, inquiète. Car la finesse extraordinaire de ses perceptions amoureuses lui fit sentir que ce bienfaisant résultat ne venait pas d’elle. Ce n’était l’effet ni de sa présence, ni de la gaieté qu’elle affectait, ni de sa résignation. Quels efforts ne lui fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent riait, alors qu’elle eût voulu lui poser la main sur la bouche, étouffer l’essor de cette joie qu’elle sentait jaillir d’une source profonde, si obscure et si effrayante pour elle!
Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser des appréhensions qui la torturaient? Épier Vincent ou le faire suivre?... Elle avait trop de fierté pour cela. Le questionner?... Elle n’osait plus. Elle avait peur d’elle-même, et de sa propre violence. Elle avait peur de lui, et de sa franchise. Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais elle le connaissait trop pour qu’il pût tout à fait dissimuler avec elle.
S’il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt, et s’il se trahissait, la rage orgueilleuse de Sabine briserait tout, le jetterait à cette rivale, rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans le silence, cette crise s’éteindrait peut-être. Après tout, il était loyal. Il se devait à elle, de par les circonstances et de par les plus sérieuses promesses. Il n’était pas homme à oublier pour un caprice ni le passé ni ses serments. Elle patienterait donc, elle se tairait et attendrait...—pauvre nature follement frémissante et douloureuse—au prix de quel effroyable héroïsme!
Le matin du jeudi, elle se trouvait dans son atelier, essayant de peindre, mais mal en train, péniblement consciente de son insuffisance artistique, tandis que lui—qu’elle rêvait au travail, dans la grande bibliothèque—conduisait son phaéton le long du quai, se dirigeant vers Billancourt.
Comme elle aurait souffert de l’apercevoir, si rayonnant de masculine beauté, de vague espérance, et de ce reflet d’élégance et de richesse dont la séduction est irrésistible même pour les yeux les plus austères! Oui, elle aurait souffert... Car elle eût voulu être la seule jouissance, la seule splendeur, le seul but et le seul orgueil de sa vie. Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré, dénué de tout. Alors peut-être il l’aimerait uniquement, furieusement, avec exigence, avec jalousie, avec désespoir, comme elle l’aimait elle-même.
Là, dans cet atelier, ses pinceaux à la main, elle ne pensait qu’à lui. Et c’était sans tendresse, avec une passion âpre et comme desséchée, qui l’épouvantait presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps où elle quittait l’hôtel de Rovencourt pour aller le retrouver à quelque rendez-vous. Elle ne l’aimait pas ainsi alors, il n’était pas tout pour elle. A travers sa jeunesse de mondaine coquette et comblée, il passait comme l’incarnation d’un rêve dangereux et ardent, duquel on se réveillerait sans effort, et dont le souvenir serait délicieux plus tard. Elle lui aurait ri au nez s’il avait eu la prétention d’occuper tout son cœur et d’absorber toute sa vie!... Maintenant, de quels liens d’esclave elle était attachée à cet homme!... Des liens si serrés et si durs qu’il ne pouvait plus, lui, faire un mouvement sans qu’elle-même en fût meurtrie.