Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait des verdures hautes et touffues sous lesquelles d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre. C’est là que, après délibération, Robert conduisit ses auditeurs. Ils s’assirent dans des fauteuils d’osier, sous une voûte de tilleuls. Pas une goutte de soleil ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages. Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une nappe d’argent fondu, se laissait apercevoir d’ici teintée d’un bleu presque froid. On croyait en sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que chacun s’en montra surpris.

—Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous endormirez pas en m’écoutant. C’est un peu technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire.

En quelques mots d’abord et très simplement, puis en détail, à mesure que leurs exclamations et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur présenta sa découverte.

Il venait de rendre réalisable dans la pratique le grand rêve métallurgique de cette fin de siècle: la substitution de l’aluminium au fer. Au métal oxydable et pesant, il faisait succéder un métal trois fois plus léger et absolument inaltérable. Pour cela, il s’était servi d’un alliage très résistant: celui de l’aluminium avec le silicium; successivement il avait essayé de le combiner, à diverses proportions, avec de l’antimoine, du tungstène, et différents autres corps dont il évita de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la formule de ce qu’il appelait «le métal de l’avenir». Et pour prouver la supériorité de ce composé d’aluminium sur le fer, au triple point de vue de la facilité de main-d’œuvre, de la durée et de l’économie, il était en train de construire un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur la Meuse, près de Dinant.

—L’inauguration de ce viaduc aura lieu en septembre, ajouta-t-il, devant les autorités belges et les délégations savantes du monde entier. Père, Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur votre présence à cette solennité industrielle.

Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait de s’adresser se taisaient—peut-être avec un peu de désappointement. L’immense portée de ce qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore. Pour en embrasser les conséquences, il leur aurait fallu quelques connaissances scientifiques, et certaines habitudes intellectuelles tout à fait différentes des leurs.

Lucienne, mise au courant par les conversations de son mari, et d’ailleurs haussée jusqu’à ce niveau par l’enthousiasme de son amour, s’énerva devant le silence de l’auditoire.

—Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle. Un métal nouveau!... Ce sont toutes les conditions de la vie qui changent... C’est la civilisation qui se transforme. On dit «l’âge du bronze», «l’âge du fer». Le vingtième siècle sera l’âge de l’aluminium!...

Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant lui saisit la main.

—Songez donc à la gloire de l’homme qui ouvre une ère nouvelle à l’humanité!