Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa pensée, s’élargissaient les horizons.

—Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les yeux fixés sur son ami.

—A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça Dalgrand.—Et dans sa voix grave, sur son visage énergique, rayonnait effectivement une admirable certitude.—Mais je n’ai point tout accompli seul... Si vous saviez que d’efforts, depuis des années, se sont tendus dans cette direction!

—Bah!... dit Lucienne avec un mouvement de la main qui rejetait dans l’ombre toute la foule anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne laissant la lumière et l’espace que pour le génie de Robert.

Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion gonflait son cœur de jeune fille,—une émotion faite à la fois de sympathie et d’envie pour tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait être bon de pouvoir penser ainsi, parler ainsi de l’homme à qui l’on s’était donnée corps et âme!... Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir la passion. Aujourd’hui seulement elle commençait à comprendre. Car, avec sa curiosité de vierge, elle s’était posé bien des questions, elle avait fait bien des remarques, depuis le premier jour des fiançailles de sa sœur. Et cette observation attentive, cette intuition toujours en éveil, s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage de noce.

Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme presque étranger il y avait si peu de temps, et cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les voyait s’embrasser; elle pénétrait dans leur chambre—leur unique chambre—où s’étalait un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement de cette chose subsistait pour la jeune fille,—étonnement mêlé d’un peu de jalousie, de répugnance et d’irritation.

Elle observait les regards inexplicables que Robert, à la dérobée, posait sur le visage ou la taille de Lucienne, et laissait traîner sur les lèvres de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou souriait. Elle examinait son beau-frère: il avait la barbe drue, les épaules larges, les gestes contenus et forts.

Toute cette mâle apparence choquait légèrement Gilberte, lui paraissait voisine de la brutalité. Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque fois qu’elle l’entendait dire, en parlant de ce garçon aux bras d’athlète: «mon mari». Et lorsque, lui, disait: «ma femme», elle éprouvait une véritable gêne.

Mais ce dont Gilberte souffrait confusément sans pouvoir se l’expliquer, c’était de la sensation qu’entre elle et sa sœur un abîme s’était creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité d’enfants. Toutes deux, si semblables jusque-là et si unies, semblaient à présent deux créatures de nature différente. Plus d’intérêts communs, de projets partagés, de lectures à deux. Maintenant, lorsque Gilberte ouvrait un livre sur la table de sa sœur, Lucienne se précipitait: «Attends, montre un peu. Oh! donne, ce n’est pas pour toi.» La plus jeune, agacée, ripostait: «Tu le lis bien!... Tu lis donc de mauvaises choses?» Mme Dalgrand souriait sans répondre, et ce sourire, ce silence, ce petit air de supériorité, blessaient la cadette. Malgré son adoration pour sa sœur et la bonté qui, chez les Méricourt, était une vertu de famille, Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement d’impatience: «Ah! si toutes les jeunes filles deviennent comme ça dès qu’elles sont «madame», j’aime mieux ne jamais me marier! C’est donc une bien vilaine chose, le mariage, qu’on en fasse tant de mystère, et qu’il vous apprenne un tas d’horreurs dont on n’ose même pas parler?...»