Ce mécontentement irraisonné, ce malaise confus que Gilberte n’avait pas pu surmonter depuis le mariage de Lucienne, s’évanouissait au cours de la journée que M. de Villenoise vint passer à Billancourt. Peu à peu, sans qu’elle se demandât pour quelle cause, son cœur s’emplissait d’une joie si grande, qu’elle en vint à ressentir une indulgence, une sympathie pour ce bonheur à deux, dont l’égoïsme, la veille encore, l’irritait. Et quand Lucienne, avec un si touchant enthousiasme, proclama sa foi au génie de son mari, Gilberte crut sentir un bandeau se soulever de dessus ses yeux. Tout l’univers mystérieux de l’amour s’éclaira d’un jour inattendu. Cette admiration lui sembla plus enviable à éprouver que les transports ou les mièvreries de sentiment qu’elle essayait de se peindre, et dont se moquait son scepticisme de fillette.
Mais, pour elle, son enthousiasme n’irait jamais, comme celui de sa sœur, vers un mécanicien,—ce mécanicien fût-il un inventeur de génie. Elle ne comprenait que la gloire de l’artiste ou celle de l’écrivain. Construire un viaduc en aluminium au lieu de le construire en fer, voilà une chose qui ne l’emballait pas! D’autant plus qu’elle ne voyait pas très clairement la différence entre le cerveau du constructeur et celui de ses ouvriers. Ne travaillaient-ils pas à une œuvre commune? Quand on félicitait Robert d’avoir fait un pont, après tout c’étaient ses hommes qui l’avaient fait. Et son beau-frère ne cachait pas l’importance de l’exécution matérielle. Il y mettait la main, descendant aux moindres détails, prenant les outils des derniers manœuvres pour leur montrer à mieux s’en servir. Gilberte l’avait vu revenir des ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son estime pour ce grand travailleur s’était mêlée une ombre à peine sensible de dédain. Et il y avait un peu de hauteur indulgente au fond de l’attendrissement où la jeta l’admiration de Lucienne pour son mari. L’homme qu’elle aimerait, elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et d’élégance dans la supériorité.
Involontairement, tandis que Robert esquissait l’histoire de l’aluminium, depuis sa découverte par Wœhler en 1827, la jeune fille leva les yeux vers M. de Villenoise.
Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des vers. Dalgrand le lui avait dit, et même lui en avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur une feuille de cahier réglée de bleu, et que l’amitié du constructeur conservait comme une relique. Gilberte avait lu quelques-uns de ces vers, où Vincent traçait le portrait de la créature idéale qu’il aimerait un jour.
Elle aura les yeux clairs et purs comme une source,
Et de très douces mains où mon front s’appuiera,
Quand mon esprit, lassé d’une éternelle course,
Du haut de l’infini lentement descendra...
Gilberte regardait ce front, plein de pensées et de rêves, qui, fatigué par des envolées dans l’infini, voudrait trouver des mains de femme, patientes et câlines, pour s’y reposer. Le visage de Vincent, avec sa finesse blonde et ses yeux profonds, exprimait bien les aspirations et les mélancolies d’un poète.
Elle se le représentait à sa table de travail, traduisant les philosophes anciens, reconstituant sous la poussière des textes l’idéal d’un autre âge. Elle le savait passionnément épris de l’antiquité. Des réminiscences de son propre cours de littérature flottaient dans sa petite tête chimérique de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à Euripide, à l’exorde ex abrupto de Cicéron, et se disait que lire ces auteurs dans leur propre langue était certes plus difficile et plus distingué que de construire des viaducs en aluminium. D’ailleurs, pour achever la comparaison, Robert possédait une faculté d’être heureux qui trahissait une nature un peu simple et épaisse; tandis que M. de Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait se sentir au cœur quelqu’une de ces vagues et incurables blessures dont souffrent seuls les êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva les yeux sur le front du jeune homme,—ce beau front d’un modelé large et ferme sous la courte frisure des cheveux bien plantés,—puis, tout de suite, elle abaissa son regard sur ses propres mains. Et elle fut contrariée de se voir des petites pattes grassouillettes et rosées par la chaleur, au lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent se représentait sans doute lorsqu’il avait écrit ses vers.
On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur lequel Mlle Méricourt élevait le léger château de ses rêves, qu’il eût été bien surpris. Il ne l’aurait pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre de pensées, il regardait les mains de Gilberte. N’osant arrêter ses yeux sur le visage de la jeune fille, tout en écoutant les explications de Robert, il se permettait du moins, à la dérobée, la contemplation de ses mains. Et leur peau légèrement colorée par un sang vif et jeune, leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers, toute leur vivante fraîcheur épanouie sur le drap sombre de la jupe d’amazone, lui suggérait des idées d’agenouillements sur le sable, de dévots baisers à l’extrême bout de leurs doigts... ou de baisers plus ardents au fond de leurs paumes tièdes...
—Vous m’avez bien suivi? continuait Robert. Le kilogramme d’aluminium, qui coûtait, en 1854, trois mille francs, coûtait il y a quelques mois neuf francs, après avoir traversé toute la série des valeurs intermédiaires. Ce prix de revient continue à s’abaisser, surtout en France, où abonde la bauxite, le principal minerai,—une terre formée d’aluminium, et de sesquioxyde de fer,—une terre, vous m’entendez bien?... Une argile, quoi!... c’est-à-dire un des corps les plus répandus de la nature. Il y en a partout de l’aluminium... Tenez, il y en a là! (Il frappa le sol de son pied.) L’extraction coûte encore un peu cher, mais, en utilisant les sources naturelles de force, les chutes d’eau, par exemple, avec le transport de la force à distance par l’électricité...