L’inventeur, n’étant plus interrompu, se lançait dans des définitions techniques, parlait de méthode électrolytique, de turbines, de dynamo, de chevaux-heures... Lucienne continuait à boire ses paroles et à le dévorer des yeux. M. Méricourt, très droit sur son siège, dissimulait une demi-somnolence sous la raideur de son attitude militaire. Quant à Gilberte et à Vincent, comment fussent-ils jusqu’au bout restés des auditeurs attentifs?... Chacun voyait, sous les traits de l’autre, se fixer de plus en plus son rêve,—ce rêve de bonheur et d’amour, plus grand que l’âme qui le contient, plus beau que l’être qui l’incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié, a doublé la misère humaine. D’ailleurs, ils n’en savaient presque rien eux-mêmes. Ils ne s’analysaient pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque de présence qui, au début de l’amour, est d’une si écrasante joie qu’il anéantit toute réflexion, tout étonnement et tout désir. Ils se taisaient, ils ne se regardaient même pas. Ils étaient suprêmement heureux.


VI

Ce fut au lendemain de cette visite à Billancourt que M. de Villenoise envisagea pour la première fois la possibilité d’une rupture avec Sabine.

«Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur de ma vie,» pensa-t-il, «puisque, aussi bien, je ne la rends pas heureuse?»

Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les délicatesses et les héroïsmes de son cœur, germa comme une herbe finement vénéneuse, sortie de l’inévitable grain de lâcheté masculine:

«D’ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai. A chaque nouvelle scène, dans l’exaspération de ses crises d’orgueil, elle ne manque jamais de me donner mon congé. Je la prendrai simplement au mot. Et, cette fois, je ne me laisserai attendrir ni par ses menaces de suicide, ni par ses attaques de nerfs...»

Maintenant, quand il pensait à sa situation vis-à-vis de Sabine, ce qui s’affirmait chez Vincent, c’était le sentiment de ses droits: droit à la liberté, droit à l’amour, droit au bonheur... Bientôt vint s’y adjoindre le sentiment de ses devoirs envers la jeune fille qu’il lui préférait.