Sans s’être jamais permis de faire à Gilberte aucun aveu, même indirect, il ne tarda pas à se sentir deviné par Mlle Méricourt. Et il lui sembla que quelque chose d’infiniment tendre, profond et confiant, lui répondait dans le secret de cette nature de candeur et de loyauté.

A quels accents, pour d’autres imperceptibles, avait-il reconnu cet écho si mystérieusement enseveli? Il n’aurait pu le dire, fût-ce à lui-même. Il ne voyait pas souvent Mlle Méricourt. Quelques rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une invitation à dîner du général... Ce fut tout pendant plusieurs semaines. Cependant c’était pour ces hasards insignifiants que Vincent restait à Paris, bien que le mois de juillet fût commencé,—une série de longues et lourdes journées de soleil, avec des flamboiements de façades blanches et de trottoirs poussiéreux, sur lesquels les ombres géométriques des édifices se dessinaient sans évoquer une idée de fraîcheur.

Mais le jeune homme connaissait les raisons qui retenaient M. Méricourt et sa fille dans la capitale. Le général n’avait pas le moyen d’emmener des chevaux à la campagne. Et il lui était d’autant plus impossible de renoncer, même temporairement, à l’équitation, qu’à son âge il ne pouvait conserver sa virtuosité qu’au prix d’une continuelle pratique. Il parlait donc seulement d’emmener Gilberte une quinzaine au bord de la mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d’un long voyage de noce, et retenus à Billancourt par la fabrication du pont en aluminium, ils ne projetaient aucun déplacement. Pour une Parisienne comme la jeune femme du constructeur-mécanicien, cette rive de la Seine, où fumaient des cheminées d’usine, constituait d’ailleurs la campagne.

Elle n’était pas la seule à y trouver du charme. Son petit parc, dont les charmilles et les allées tournantes donnaient l’illusion de l’espace, et dont les verdures s’entr’ouvraient sur la nappe bleue de la rivière, semblait à M. de Villenoise l’endroit le plus agréable du monde. Il y recueillait de légers souvenirs. C’était une attitude de Gilberte, un regard, la façon dont elle lui avait dit adieu ou bonjour, ou quelque phrase dans laquelle il retrouvait la simplicité de cœur, la puissance de tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis aussi, c’étaient certains petits traits capables de flatter sa vanité en même temps que son amour: de naïves réflexions par lesquelles, sans le vouloir, Mlle Méricourt trahissait son admiration pour les travaux du fin latiniste, de l’érudit, du philosophe et du poète qu’il était ou qu’il aurait voulu être. Il se sentait installé dans cette gracieuse imagination précisément au rang qu’il rêvait d’occuper parmi l’élite intellectuelle de ses contemporains. En s’inclinant sur ce séduisant miroir, il croyait se voir tel qu’il était; il goûtait l’oubli délicieux des lacunes qu’il était bien forcé de se découvrir, à d’autres moments, dans le caractère et dans l’esprit. La plus puissante espèce de fascination l’attirait vers Gilberte: il s’aimait mieux en elle, et voilà pourquoi surtout il l’aimait.

Le petit parc de Billancourt était le cadre matériel qui fixait le contour de ces impressions.

Un jour, pour la première fois, Vincent y fit quelques pas en tête-à-tête avec Gilberte.

La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée près de quelque banc. M. de Villenoise explorait, de son côté, les charmilles. Ils se rencontrèrent.

—Je ne l’ai pas, fit-il d’un air désolé. Et vous?

—Elle est donc introuvable! dit-elle.