—Mais non, je ne l’aime pas, nom d’un petit bonhomme! Tu es là qui me fabriques un sirop!...
Et Robert, satisfait de ce qu’il observait, mis en joie et bon enfant, tapa en riant sur le genou de son ancien camarade:
—Si ton père s’y était pris comme ça pour fabriquer l’Apéritif Bertet... Ah! mon pauvre garçon, tu ne serais pas vingt fois millionnaire!
Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même, il se disait: «Elle a refusé un parti qui plaisait à son père... Elle m’aime!...» La joie et l’effroi de cette certitude paralysaient tout en lui, même le désir d’entendre parler d’elle, d’en savoir davantage sur ce prétendant qu’elle avait éconduit. Il ne trouvait plus la force de s’arracher à sa pensée intime, de composer sa physionomie, de prononcer des paroles. Il souhaitait ardemment de rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s’en allât.
Cependant, celui-ci entrait dans des détails. Personnellement, il n’était pas fâché que ce mariage ne se fît pas. Gilberte avait bien raison de choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce thème, avec la franchise de sa nature ouverte et droite, avec l’exaltation joyeuse de ce qu’il croyait maintenant comprendre, et le désir difficilement réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier: «C’est toi qu’elle préfère... Elle a joliment raison!...» Mais ce qui l’ennuyait, c’était que M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision négative de Gilberte, et même allaient jusqu’à persécuter un peu la jeune fille à ce sujet.
—Qu’est-ce donc que le jeune homme? demanda enfin M. de Villenoise.
—Oh! un très gentil garçon et un bon parti. Le vicomte Pierre de Bréville, un tout jeune capitaine qui vient de sortir breveté de l’École de Guerre. C’est un ancien officier d’ordonnance du général... Excellente famille, vieux nom, fortune très passable... Bel homme avec cela... Et surtout grand favori de mon beau-père... C’était depuis longtemps dans l’idée de M. Méricourt, ce mariage. Il aimait déjà le jeune de Bréville comme un fils.
Cette fois, M. de Villenoise écoutait avec intérêt. La préférence du général pour ce jeune homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas s’être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui, Vincent, comme à un parti possible pour Gilberte. L’idée que, sans même lui donner le temps de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que maintenant on regrettait cet autre, l’irritait contre M. Méricourt et contre la jeune Mme Dalgrand. La pensée d’un rival appuyé par la famille piquait son amour-propre en même temps qu’elle inquiétait ses sentiments plus tendres.
Si l’excellent Robert eût été capable de rouerie en une affaire si délicate, il n’eût pas employé d’autre tactique pour décider Vincent à conquérir sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au plus fin. Et s’il avait même deviné plus que le général et Lucienne, c’était uniquement par l’intuition de son amitié, par la clairvoyance de son cœur large et tendre.
—Et... Mlle Gilberte le connaît beaucoup ce... vicomte de Bréville?