Ce matin, en effet, c’était sans joie qu’il allait au devant de Gilberte.
Pour la fuir, pour rompre définitivement avec le rêve de la conquérir et de la posséder, Vincent s’était réfugié à Villenoise. Tous les ans, d’ailleurs, vers cette époque, il venait passer plusieurs semaines dans son château. Ce séjour ne le séparait pas de Sabine, au contraire. Sur les confins de sa vaste propriété, dans une direction opposée à l’usine, près d’un village dont aucun habitant ne comptait parmi ses ouvriers, M. de Villenoise avait acheté une villa, où, tous les étés, Sabine s’installait avec sa fidèle femme de chambre, Estelle.
Là, Vincent lui rendait régulièrement visite, comme à Paris; et, comme à Paris, leurs rendez-vous n’avaient jamais lieu ailleurs que chez Mme Marsan. Cette femme absolue et fière ne fréquentait pas plus le château de Villenoise que l’hôtel de la rue Jean Goujon. Tout au plus elle consentait à se promener au bras de son ami dans les parties sauvages du domaine, qui contenait des sites célèbres par leur caractère pittoresque. Vincent, qui se rendait toujours chez elle à cheval et sans domestique, laissait sa monture dans l’écurie inoccupée de la villa. Il ôtait lui-même le harnachement de sa bête, lui passait un licol, lui donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied dans les bois, avec Sabine, et, au retour de leur promenade, il avait vite fait de seller et de brider son cheval.
C’était ce genre de vie que le jeune homme avait repris depuis le commencement du mois d’août. Après bien des luttes, il en était arrivé à se dire qu’il n’était pas libre, qu’il n’avait pas le droit d’assassiner moralement la pauvre créature qui ne possédait que lui au monde et qui avait tout perdu à cause de lui. Elle n’était pas parfaite; il ne l’aimait plus d’amour. Ces deux raisons ne l’affranchissaient pas. Une autre femme, il est vrai, souffrirait de sa résolution. Mais le mal serait moins profond dans le cœur de cette belle jeune fille, devant qui s’ouvraient, pour la consoler, toutes les perspectives du bonheur humain. D’ailleurs, il n’avait rien dit de ses sentiments à Gilberte; et, d’autre part, que de serments il avait faits à Sabine! C’était donc à celle-ci qu’il se devait, puisque à celle-ci il s’était donné, il s’était promis pour toujours.
Vincent, une fois de plus, se répétait de tels raisonnements, en conduisant son break vers la gare où il allait retrouver ses amis.
Il éprouvait le besoin d’affermir sa volonté, car, à l’idée qu’il allait revoir Mlle Méricourt, qu’il passerait toute la journée près d’elle, une émotion l’étreignait, amollissait ses muscles, précipitait les battements de son cœur.
C’est qu’il s’était imposé un devoir pour cette entrevue,—qu’il avait acceptée exprès, s’il ne l’avait pas provoquée lui-même. L’initiative de cette partie de campagne revenait, en effet, à Dalgrand. Mais M. de Villenoise y avait vu l’occasion de détruire volontairement dans le cœur de Gilberte un espoir que la loyauté lui défendait d’y laisser grandir. Aujourd’hui même il voulait, à tout prix, d’une façon quelconque, briser l’entente inexprimée, si délicieusement douce, qui, presque inconsciemment des deux côtés, s’était établie entre la jeune fille et lui-même. A quel moment précis était née cette chose insaisissable et si troublante? Quelle en était maintenant la puissance?... Il n’en savait rien, sa conscience ne lui reprochait nulle tentative de séduction volontaire. Toutefois, si elle l’avertissait un peu tard, cette conscience, elle parlait enfin clairement: il ne pouvait continuer avec Gilberte son flirt dangereux sans devenir un malhonnête homme.
Mais comment, à quelle minute, par quelle attitude ou quelles paroles, trouverait-il l’énergie de faire croire à cette adorée enfant qu’il ne l’avait jamais aimée?...
Le break s’arrêta devant la station du chemin de fer,—une station peu fréquentée du département de l’Eure. De petits bâtiments neufs, deux rangs de marronniers aux troncs gros comme le doigt, portant un maigre bouquet de feuilles, un quai recouvert d’une forte couche de cailloux, une lampisterie et une pompe, se dessinaient crûment sous le soleil. De part et d’autre, la voie double allongeait ses quatre lignes de fer.
Vincent donna les rênes au domestique immobile sur le siège à côté de lui, sauta à terre, traversa la salle d’attente. Des employés s’empressèrent de lui ouvrir les portes. Et il piétina pendant un quart d’heure; il était arrivé trop tôt.