Et lui-même, d’ailleurs? Ne se surprenait-il pas en de telles diversités d’intentions, de sensations, de jugements, qu’il éprouvait à la fin la soif de ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser emporter par le torrent de sa nature mystérieuse comme la feuille sur le ruisseau, au hasard, sans réfléchir. Malheureusement, ce n’était pas possible. Cette liberté de l’être instinctif, il ne pouvait la suivre sans marcher vers quelque mauvaise action. N’avait-il pas déjà dévié de ce que commande l’honneur? En songeant à cet amour pour Gilberte qu’il apportait dans son cœur chez Sabine, et en se rappelant les paroles de passion qui lui étaient ensuite échappées entre les bras de sa maîtresse, il se frappa le front comme un coupable lorsqu’il se retrouva dans le silence et dans la solitude de la nuit, au fond de son hôtel muet.
«Que faire?» murmura-t-il. «Quel parti prendre? Un homme s’est-il jamais trouvé dans une si cruelle situation?»
VII
Dans une royale avenue de châtaigniers séculaires, parmi les ombres verdoyantes et les clartés joyeuses d’une matinée d’août, un jeune homme conduisait un break à deux chevaux.
C’était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise pour aller chercher les Méricourt et les Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde avenue, on pouvait apercevoir la façade de brique et de pierre, les hautes toitures d’ardoises, les tourelles à poivrières, de son joli château moderne, si ingénieusement copié sur des estampes du XVIIe siècle représentant l’ancienne demeure des seigneurs de Villenoise.
Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain, dont le séparait un bois, se dressaient des corps de bâtiment rectangulaires, à murs blancs, à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément, sans linteaux ouvragés ni balcons de fer artistiques. Là, se fabriquait l’APÉRITIF. Autour de l’usine se tassaient les maisons ouvrières. On était satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le nom de M. Vincent y était populaire. La veille encore, le jeune maître, en les parcourant, avait vu les visages rayonner là où il passait. Un mot de lui avait éloigné quelques menaces de misères matérielles et morales. Il avait, par le don d’une petite dot, rendu possible un mariage; appelé de Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet d’un enfant blessé; réconcilié deux frères qui allaient en venir au procès. Les sourires, les regards heureux l’avaient entouré, suivi. Et, dans une de ces réflexions paradoxales que les gens trop comblés par la fortune se plaisent à formuler, il s’était dit: «Je donne le bonheur que je ne possède pas moi-même, car j’en suis réduit à envier le plus humble de ces manœuvres.»