Toutefois la conviction de Mervil était faite. Certains propos mondains lui étaient parvenus qui, dans la réclusion récente de Simone, n'avaient pas pénétré jusqu'à elle, et qu'il s'était gardé de lui répéter. Puis il connaissait trop son d'Espayrac pour le croire capable de prolonger auprès d'une femme une assiduité gratuite et sans espoir. Même il se sentait fort ennuyé de cette aventure, non pas à cause de son ami, mais en raison de l'intimité des deux jeunes femmes,—cette intimité qu'il n'avait pas su rompre à temps, malgré certaines méfiances, et qui finirait, craignait-il, par porter tort à Simone.

Cependant la convalescence de Mme Mervil s'opéra très rapidement, car, sous son apparence de blonde frêle, elle avait un sang vigoureux et des organes souples et forts. Elle se trouva tout à fait remise en décembre, au commencement de la saison mondaine.

—Quel bonheur! disait-elle à son mari. J'assisterai donc à ta «première».

Mervil, cette fin d'année, donnait, en effet, une nouvelle œuvre, et, cette fois, à l'Opéra-Comique. Événement considérable dans la carrière du compositeur. Tant qu'il avait travaillé à sa partition, ce but encore incertain d'être joué sur la seconde scène lyrique de France leur apparaissait—à lui comme à Simone—dans un tel éloignement, que l'un et l'autre s'en désintéressaient un peu, en parlaient rarement, ainsi que d'une chose irréalisable. Mais, depuis que le directeur comptait tout haut sur cette pièce comme sur le morceau de résistance de la saison, depuis que les répétitions étaient commencées, que les journaux prédisaient le succès, se risquaient à des indiscrétions, depuis que les interviews se succédaient dans le petit hôtel de la rue Ampère, une fièvre d'émotion et d'espoir soulevait le jeune ménage. Simone elle-même vibrait des folles espérances et des non moins folles anxiétés qui détraquent les pauvres cœurs en proie à l'hypertrophie artistique. Jamais elle n'avait tant déliré ni tremblé pour une œuvre de son mari. Quel étonnement pour elle qu'un tel réveil de sensations dans son être engourdi durant des mois par le découragement de vivre! Sa maternité nouvelle et son ambition d'épouse lui rendaient ce qu'elle croyait à tout jamais perdu: le pouvoir d'aimer, de désirer, de regarder vers l'avenir, et les grands tressaillements de joie qui secouent la chair avec l'âme, et le goût du lendemain,—ce goût qui ne s'éteint jamais, bien qu'il paraisse quelquefois si complètement mourir.

C'est surtout près du berceau de son fils que Simone eut le sentiment de cette résurrection. Quand elle regardait le bébé dormir, avec ce menu visage, comique d'imperfection, mais tellement touchant de fragilité, d'inconscience, qu'ont les petits des hommes, et que les mères trouvent si beau; quand, sous l'imperceptible menotte, aux petits doigts gras et pointus,—la chose jolie de la toute première enfance,—elle glissait l'un de ses doigts, à elle, et qu'elle le prêtait à l'étreinte où cette infinie faiblesse met une si curieuse force, comme pour un instinctif appel; alors Simone sentait ses yeux se mouiller, sa poitrine se gonfler, toute sa substance douloureuse et nerveuse se fondre en un apaisement délicieux.

Même, en ce renouveau sentimental, la crise de jalousie dont la secousse avait tant ébranlé la jeune mère au dangereux moment qui suivit la naissance de son fils; cette jalousie à peine explicable, et pourtant si cruelle, envers un amant congédié, s'atténua jusqu'à une douceur qui ressemblait à de la compassion pour Gisèle, et, pour Jean d'Espayrac, presque à de l'indifférence.

«Pauvre Gisèle!» songeait Simone en baisant son petit Hugues, «elle est moins heureuse que moi.»

Elle avait alors, autour de ce petit paquet d'humanité fragile et de précieuses dentelles, des gestes d'une passionnée tendresse, tels que sa fille Paulette en restait interdite, la bouche colère, avec une ombre plus noire dans ses yeux déjà si tragiquement obscurs.

—Oh! maman, tu aimes Bébé mieux que moi!