L'abondance des explications revenait, chez l'excellente personne, avec le premier sentiment de sécurité relative. Mais Simone ne l'écoutait plus. Elle sautait déjà dans sa victoria, disant à son cocher:

—A Meudon... Très vite. Filez par le plus court jusqu'à la gare, et là, je vous indiquerai.

Chemin faisant, elle reconnut avec une sorte de honte que ce qui dominait en elle, c'était une excitation presque amusée, le plaisir mêlé d'angoisse—mais un plaisir tout de même—de s'activer en plein drame, d'apparaître comme le salut à ces gens condamnés à mort. La conscience de sa grandeur d'âme à jouer ce rôle près de sa rivale et de son ancien amant l'exaltait plus agréablement encore. Maintenant, elle souhaitait que Chambertier eût les plus meurtrières intentions, pourvu toutefois qu'elle arrivât la première. Elle aurait ainsi cette rare satisfaction d'avoir sauvé deux existences. Quelques aiguillons de jalousie qui la piquaient encore lui donnaient l'orgueil d'un peu de lutte intérieure et d'une victoire disputée. Trop faibles désormais pour lui causer beaucoup de mal, ils avaient juste l'acuité nécessaire pour lui faire savourer plus complètement la beauté de ses propres sentiments.


Lorsque Simone arriva près de la gare de Meudon, elle fit remonter son cocher vers le bois, jusqu'à ce qu'elle aperçût les dragons japonais, en faïence bleue, surmontant les pilastres de la maison bien connue. Alors elle arrêta la voiture pour continuer à pied. Mais quand elle sentit le sol sous ses petits souliers en cuir de Russie, des doutes, des défaillances, des souvenirs aussi, l'assaillirent. Elle trouvait la chose plus difficile qu'elle n'aurait cru. Une envie de retourner, de se sauver, la fit hésiter une seconde. Et les promeneurs, assez nombreux dans la coquetterie de cette campagne, dans toute cette verdure et tout ce soleil, qui la voyaient passer—d'une si délicate fraîcheur blonde sous la soie pâle de son ombrelle, avec tant de candide bonté dans ses yeux clairs—ne se doutaient guère de l'émotion qui secouait la fragilité nerveuse de cette jolie femme, que l'on prenait pour une jeune fille.

Machinalement, Simone tourna dans le sentier qui conduisait à la petite porte où Jean l'attendait autrefois. Qu'espérait-elle? Cette porte devait être fermée avec soin. Mais elle comptait vaguement sur quelque hasard qui lui permettrait d'éviter les deux concierges de la grille, un homme et une femme qu'elle n'avait jamais vus, mais qu'elle connaissait comme des gardiens rébarbatifs, avec lesquels il serait difficile de parlementer.

La voilà cette petite porte... O Dieu! comme elle la reconnaissait bien! Elle souleva le loquet, s'attendant à rencontrer la résistance de la serrure. A sa stupéfaction, le battant de bois s'écarta tout de suite. «Ils n'y sont pas encore,» pensa-t-elle. Mais une autre idée la glaça. «Ce n'est pas dans cette maison!... C'était impossible aussi. Ah! folle que j'étais...»

Elle entra cependant, traversa le potager, hésita en se trouvant sous une charmille. Les choses du dedans lui semblaient moins familières que celles du dehors. Peut-être était-ce la verdure de l'été sur ces branches qu'elle avait connues dans la nudité de l'hiver. Peut-être aussi parce qu'autrefois, le seuil franchi, elle ne voyait plus rien que Jean.

Une porte de vestibule ayant cédé aussi facilement que celle du sentier, Simone pénétra dans l'intérieur. «Si la maison est habitée,» pensait-elle, «je trouverai bien un prétexte; je dirai que je me suis trompée.» Puis, saisie par le silence, elle eut un accès de terreur folle. Sans doute, le mari était venu déjà, et deux cadavres gisaient derrière ces cloisons!... Elle chancela, s'appuya contre un mur. Mais, de l'autre côté de ce mur, un éclat de rire, une roulade de chanson, partirent. Et elle reconnut la voix de son amie.

Alors elle frappa, elle appela d'un accent d'angoisse: