Maintenant, Simone s'en allait de visite en visite. Elle avait vingt fois regardé l'heure à la petite pendule incrustée en face d'elle entre les deux glaces de devant. Elle avait dressé hors de sa gaîne le miroir biseauté, fait jouer le ressort de la niche à la poudre de riz et aux épingles, donné dix contre-ordres à son cocher, pour avoir l'amusement de parler dans le tube acoustique. Enfin, elle avait regardé au dehors, trouvant que les grises rues, dans cette sèche après-midi de décembre, prenaient à travers les vitres claires, entre le cadre de cuir bleu, un aspect tout différent de celui qu'on leur voit par les ternes carreaux éclaboussés d'un fiacre.

Mais cette joie d'enfant, cette félicité que procure le bibelot neuf, cette fierté du luxe accru, semblait à Simone bien moins vive que lorsque, à l'avance, elle la savourait. Hélas! pourquoi son imagination prenait-elle sans cesse les devants? Tout ce qu'elle rêvait de posséder s'usait pour elle avant qu'elle en eût joui, tant elle en grossissait la valeur aussi longtemps que le destin lui défendait d'y toucher. Elle devait être si contente, et elle se sentait tout énervée! Aussi, c'était la faute de M. d'Espayrac. Avait-il besoin de lui dire qu'il avait choisi ce coupé? Son mari s'était ridiculisé en se déclarant incapable d'acheter une voiture. Et elle-même, Simone, la voilà transformée en petite bourgeoise parvenue aux yeux de ce garçon dont la famille roulait carrosse depuis des siècles. L'immense talent de Roger, dont elle était si fière, disparaissait momentanément devant les renseignements de carrossier qui lui manquaient et que Jean d'Espayrac avait dû lui fournir.

Mais encore, était-ce bien cela? Était-ce de cette futile circonstance que venait le malaise de Simone? Non. Car un autre ami de son mari eût surveillé l'achat de cette voiture qu'elle eût trouvé la chose toute simple et n'y eût pas accordé une minute de réflexion. Mais, à l'avenir, la pensée de M. d'Espayrac monterait avec elle dans ce coupé, s'assoirait à ses côtés sur les coussins... Et n'avait-elle pas compté sur ce cadeau de son mari pour s'exalter la bonté de Roger, pour donner un aliment à la tendresse conjugale qu'elle sentait, au fond d'elle-même, devenir languissante, faiblir au niveau d'une monotone habitude? N'avait-elle pas, précisément, espéré que cette distraction éloignerait l'image du beau Jean, dont la hantise, depuis quelque temps déjà, ne laissait pas que d'inquiéter un peu sa conscience d'honnête femme?... Toutefois Simone ne s'en disait pas aussi long. La seule analyse de pareils sentiments lui eût paru dangereuse... presque coupable. Puis, l'eût-elle essayée, qu'elle n'eût pas su peut-être—cette petite créature aux sensations si fines mais purement instinctives—démêler la cause véritable de son imperceptible souffrance.

Tout à coup, sur le trottoir du boulevard Haussmann, près de la rue Taitbout, elle aperçut son mari.

Le compositeur marchait à grands pas, les yeux à terre, l'air absorbé.

«Comme il se voûte!» pensa Simone. «Et comme il a tort de porter des chapeaux hauts de forme à bords plats!»

Elle siffla dans le tube acoustique et dit au cocher d'aborder le trottoir.

—Roger!... Psst!... Roger!

Elle eut beau appeler très bas, par convenance, deux ou trois messieurs se retournèrent. Mervil fut le seul qui ne s'aperçut de rien. Mais un passant lui fit remarquer la voiture.