—You shall not go, you naughty child! I know your mamma will not take you.
—Eh bien, Paulette, eh bien! s'écria Mme Mervil, la main encore posée sur la rampe de chêne ciré. Est-ce que tu n'es pas sage?
Une porte s'ouvrit comme sous une poussée de courant d'air.
—Oh! petite mère, tu m'avais promis de m'emmener dans ta voiture neuve!
C'était une grande fillette, qui paraissait bien huit ans. A peine eût-on cru qu'elle pouvait être la fille de Simone. D'abord parce que celle-ci ne portait même pas trois fois cet âge; ensuite parce que cette impétueuse gamine aux longues mèches fauves qui se tordaient en désordre, aux yeux noirs brillants de hardiesse et de volonté, aux joues de fleur vivace, aux mouvements de garçon, contrastait absolument avec la créature pétrie de finesse et de suavité qui l'avait mise au monde. C'était comme si l'on avait attribué la maternité d'un Jean-Baptiste de Murillo à quelque liliale petite vierge de Memling. Car Simone offrait le type de ces délicieuses créatures féminines—tendres âmes à peine vêtues de chair—qui enchantent du mystère de leur sourire tous les rêves des Primitifs. Mais elle avait en plus la complication de nature, à la fois si frivole et si profonde, qu'enchevêtrèrent des siècles de raffinement, de scepticisme et de luxe. C'était une madone de Quentin Metsys, et c'était une Parisienne... Elle aurait eu, pour une chimère de tendresse divine ou humaine, s'il l'eût fallu, l'âme déchirée des Sept Douleurs, ou le corps stigmatisé par le martyre; mais aussi elle pouvait passer des nuits de fièvre pour une robe de bal manquée, et, rigoureusement honnête, n'avoir pas de plus vif plaisir que de réunir ou de voir réunis à la même table, avec ses amies, les hommes qu'elle croyait leurs amants. Elle, dont la jeunesse n'avait encore été qu'un long rêve d'amour permis, elle éprouvait, en face de l'amour coupable, une indulgence que la femme, en général, n'acquiert qu'à travers ses propres fautes, indulgence dont l'apparente candeur cache le plus souvent une complicité. Chez Simone, c'était plutôt une inquiétude curieuse des passions défendues. Et même cette curiosité sans conséquence aurait pu surprendre, chez une femme de vie tellement ouverte et droite, de réputation tellement inattaquable que les bonnes langues mondaines en étaient réduites, pour la critiquer, aux épithètes de «poseuse» et de «petit glaçon.»
«Moi,» se disait-elle en roulant dans son joli coupé neuf, «je ne pourrais pas me conduire comme tant d'autres. Je n'ai ni le désir de tromper Roger ni aucune raison pour le faire... Puis la trahison est trop horriblement vulgaire dans ses détails...»
Elle songeait au mépris de l'homme à qui l'on se donne, aux dégoûts des mensonges... Et ce qu'elle voyait sans indignation chez les autres lui semblait, pensant à elle-même, une chose énorme, répugnante, impossible...
Mais pourquoi ses préoccupations du moment se tournaient-elles vers l'adultère?...
Elle n'avait pas emmené sa fille. Paulette, consolée par quelque promesse, était retournée vers miss Mary, sa gouvernante. Et, toutes deux, l'Anglaise et la petite, elles avaient regardé, à travers les étroits carreaux quadrillant la fenêtre de la salle d'étude, Mme Mervil monter en voiture. Le beau coupé, avec son cheval bai-cerise et son cocher en livrée mastic, attendait au ras du trottoir. Car le petit hôtel des Mervil—situé dans une large rue neuve, la rue Ampère—ne possédait ni porte cochère ni remise, et le compositeur avait dû louer dans une grande maison de rapport voisine le local nécessaire pour loger l'équipage qu'il donnait à sa femme.