—Oh! petite mère...
—Tu ris trop haut. Tu me fais mal à la tête.
—Je ne rirai plus.
—Non, je te le défends. Si je t'entends encore, je te forcerai à prendre un livre.
Ah! combien de fois, à partir de ce jour, il devait, le petit Hugues, entendre ces mots: «Ne ris pas!» Tantôt sa maman avait mal à la tête, tantôt elle lui représentait combien était vulgaire cette gaieté si tapageuse, tantôt son père travaillait et il pourrait le déranger. Et toujours, dès que ses lèvres joyeuses s'ouvraient, la même défense revenait bien vite.
Non, ne ris pas, petit Hugues. Car ce que ta mère a entendu dans ton rire, ce qu'elle y a découvert, d'autres pourraient l'entendre et le découvrir aussi. L'homme dont tu portes le nom célèbre est là, tout près, dans son cabinet de travail; et son génie de musicien, qui a fait de l'autre rire un leit-motiv de gaieté, ne s'y tromperait pas toujours, et peut-être ferait-il du tien un leit-motiv de doute, d'épouvante et de désespoir. Ne ris pas, petit Hugues, ne ris pas!...
Depuis cette après-midi dans la villa de Cabourg, tout le bonheur de Simone Mervil ne fut plus qu'une parure extérieure, qu'elle continua de porter pour tromper son mari, ses enfants, le monde. La pauvre femme n'eut plus un instant de repos. Elle ne pouvait plus voir son mari regarder son fils sans s'imaginer que, dans les yeux du musicien, tout à coup allait passer quelque effrayante lueur. Elle ne pouvait plus les voir jouer ensemble et se lutiner avec des éclats de rire, sans trembler que Roger ne tressaillît et ne s'arrêtât tout pâle, comme elle avait tressailli, comme elle s'était arrêtée, si pâle elle-même, dans l'allée du jardin, au bord de la mer.
Et le supplice devint tel, la terreur, en elle, prit une si insupportable intensité, que Simone en arriva à cette chose inouïe pour elle et pour Mervil, d'obtenir qu'on éloignât l'enfant de la maison, qu'on le mît interne dans un lycée, et dans un lycée de province, afin qu'il sortît le plus rarement possible. Comment elle y décida son mari, ce fut par cette ténacité féminine, qui, après avoir insinué le germe d'une pensée, ne le laisse pas mourir, mais l'entretient, le développe par la répétition, y ramène toujours des sujets les plus éloignés, fait que tout devient exemple, raison, précédent, pour l'action en vue; si bien que l'action, ensuite, se fait fatalement, comme d'elle-même et par la force des circonstances. Le grand prétexte, en cette occasion, ce fut la santé de Hugues,—santé morale et physique. Rien ne trempait mieux les garçons que la vie de collège, non pas dans les internats renfermés et malsains de Paris, mais dans un pays de bon air.