Ce fut ainsi qu'à neuf ans, cet enfant qui n'avait jamais quitté sa mère, et que sa mère adorait, fut conduit comme pensionnaire au lycée de Chartres. Ah! dans le train, tandis que la malheureuse, le cœur brisé, s'étouffait pour ne pas faiblir et fondre en larmes devant son fils, elle n'avait plus besoin de lui dire: «Ne ris pas.» Il ne riait plus, le petit Hugues. Il pleurait tellement que ses beaux yeux bleus eux-mêmes, gonflés et comme déteints, n'auraient pu compromettre sa mère, et ne ressemblaient plus du tout aux prunelles saphir de M. d'Espayrac.

Quand elle revint de ce triste voyage, Simone fut tellement malade qu'elle espéra mourir. Elle, si heureuse encore quelques mois auparavant, si bien guérie de ses chagrins et de ses fautes, si fière de la confiance de son mari, de l'estime du monde et du dévouement délicat de M. d'Espayrac, elle retombait au fond d'un abîme pire que tout ce qu'elle avait entrevu lorsqu'elle avait glissé vers la chute. Elle en venait à penser avec obstination aux grands lis blancs de Gisèle. Pourquoi, elle aussi, ne s'endormirait-elle pas au milieu des fleurs? Ce souvenir et ce désir la hantaient. Que pouvait-elle espérer de l'avenir? Hugues ne grandirait, elle en était sûre à présent, que pour devenir le vivant portrait de Jean d'Espayrac. C'était miracle que personne encore n'eût été frappé par cette ressemblance. Mais, qui sait? D'autres qu'elle l'avaient remarquée sans doute, et en souriaient déjà? Grands dieux! quelle serait sa position plus tard, entre son mari et son ancien amant, quand tous deux auraient enfin ouvert les yeux à l'évidence?...

Cependant Mervil, qui s'affligeait de l'espèce de langueur dans laquelle tombait sa femme, voulut distraire Simone, la força de sortir beaucoup, sous prétexte qu'il fallait maintenant mener Paulette dans le monde. Un soir de première représentation au Cirque Moderne, ils se trouvaient tous les trois dans une loge, lorsqu'ils aperçurent M. d'Espayrac qui, d'un fauteuil, les saluait de la main. Roger fit signe à son ami de les rejoindre.

Jean, lorsqu'il entra dans la loge, fut frappé de l'air maladif et douloureux qui transformait le visage de Simone. Il ne l'avait pas rencontrée depuis longtemps, et le désastre de cette physionomie, qu'il avait vue la même durant plus de dix années, lui serra le cœur. Les joues se creusaient maintenant au lieu de dessiner leur fin ovale; le nez aminci paraissait modelé dans de la cire; la bouche gardait, vers les coins abaissés, comme un tremblement de larmes, et, dans la tristesse des yeux, il y avait un peu d'effarement.

A côté de sa mère, Paulette rayonnait, d'une splendeur de santé, de vivante jeunesse, de grâce épanouie, qui fut un autre étonnement pour le poète, habitué à la voir près de sa gouvernante, dans sa petite robe d'écolière.

Et Simone, qui surprit le regard de Jean ramené d'elle-même à sa fille, eut une sensation vague et pénible, qu'elle ne s'expliqua pas tout de suite.

M. d'Espayrac s'informa de sa santé. Mme Mervil déclara qu'elle souffrait seulement d'un peu d'anémie; mais, derrière elle, Roger secouait la tête. Quelque chose de lourd et d'obscur semblait s'être abattu sur eux.

Pour faire diversion, M. d'Espayrac se mit à taquiner Paulette.

—Vous savez, lui dit-il, que le directeur va réclamer à votre père des dommages-intérêts. Toute la représentation est manquée; le public ne regarde que vous, et quant aux acteurs, ils en perdent la tête. Il n'est pas permis d'être jolie comme cela. On parle d'un clown qui s'est déjà retiré dans les écuries pour se faire sauter la cervelle.