—Eh bien, et vous, monsieur? dit tranquillement Paulette en levant ses grands yeux sur lui.
—Moi? fit Jean interloqué.
—Bravo! dit Mervil en riant. Voilà ce que j'appelle mettre un homme au pied du mur. Puisque tout le monde est amoureux d'elle, parbleu, avoue que tu l'es aussi.
—Jamais de la vie! s'écria plaisamment d'Espayrac. Elle m'a fait trop de niches quand elle était petite. D'ailleurs, c'est passé, pour moi, l'âge de faire la cour aux jeunes filles.
Paulette le regarda et sourit d'un sourire de coquetterie et de malice, instinctivement femme déjà, avec le plissement un peu moqueur des paupières sur ses yeux noirs si beaux.
Alors Simone comprit ce qui, tout à l'heure, lui avait fait mal quand elle avait vu Jean s'approcher de sa fille, quand elle avait constaté dans l'admiration involontaire de ce regard d'homme, mieux que dans la réalité, la transformation de cette enfant en une rayonnante créature faite pour inspirer l'amour et pour le ressentir. Si Paulette allait s'éprendre de M. d'Espayrac! Si cette pauvre petite, avec les illusions enchantées de son âge, allait s'égarer dans ce rêve impossible! Si elle allait éprouver pour cet homme, resté si séduisant et si jeune, ce qu'elle, Simone, éprouvait à seize ans pour Roger,—Roger, lui aussi, de beaucoup plus âgé qu'elle-même. Si elle allait l'aimer, l'aimer jusqu'à en souffrir, l'aimer jusqu'à en mourir, cette innocente, qui jamais ne connaîtrait l'obstacle abominable... Ah! faudrait-il que Simone eût commis ce crime-là aussi de faire le malheur de sa fille!
Dans l'état d'ébranlement moral où, depuis quelques mois, se trouvait Mme Mervil, cette nouvelle crainte devait prendre sur-le-champ des proportions démesurées. A peine, en effet, cette idée se fut-elle formulée dans son esprit, que Simone eût voulu saisir Paulette par la main, se lever et s'enfuir. Elle restait l'oreille tendue avec angoisse aux badinages de la jeune fille, qui, évidemment, flirtait avec le beau d'Espayrac. Tous deux, à présent, discutaient les mérites et les défauts d'un travail de haute école, qu'on exécutait sous leurs yeux.
—Moi, disait Paulette, j'adore tant les chevaux que, si j'avais dû gagner ma vie, je me serais faite écuyère. Est-ce vexant de ne pas pouvoir sortir du manège parce que papa ne monte pas, et ne peut pas m'accompagner!
—Attendez que vous soyez mariée, répondait Jean. Vous trouverez bientôt quelque malheureux à réduire en esclavage. Alors vous irez au Bois avec lui.
—Ah! reprit-elle, je n'épouserai certainement pas un homme qui n'aurait pas la passion des chevaux et qui ne serait pas excellent écuyer.