Et le dénouement heureux arriva, sans lutte ni complications. Roger Mervil aima celle qui l'aimait, et, bien qu'il eût plus de trente ans et elle moins de dix-huit, on la lui donna sans beaucoup de difficultés.
Il y avait neuf ans de cela. Pendant neuf ans, le ménage Mervil avait pu passer pour un modèle de bonheur et de fidélité réciproque. Roger aimait toujours Simone, et Simone aimait encore Roger. Seulement le musicien de quarante ans, chez qui dominait le fanatisme de son art, et le musicien de trente et un, chez qui, au seuil du mariage, ce même fanatisme avait déjà remplacé toutes les autres illusions de la jeunesse, restaient un seul et même individu, ou du moins deux très identiques personnalités morales. Tandis qu'un abîme s'était creusé entre la jeune fille de dix-sept ans, élevée loin du monde, en un milieu austère, et la Parisienne de vingt-six. Un abîme surtout au point de vue du sentiment. La Simone d'aujourd'hui n'avait pas moins que l'autre la faculté d'aimer; toutefois le mot AMOUR prenait pour elle un autre sens. Elle avait maintenant autre chose à donner que la naïve exaltation d'une pensée chaste; autre chose à demander qu'une affection tranquille, supérieure et bienveillante. Et ce nouvel échange de sentiments ne pouvait se produire entre elle et son mari, parce qu'on ne s'aime pas deux fois de deux façons différentes, surtout à neuf ans de distance, et surtout quand on est marié. Il y avait tout un côté de la passion qu'elle ne devait jamais connaître si elle voulait rester fidèle. Un jour ou l'autre, son devoir, facile jusque-là, lui apparaîtrait comme un renoncement.
Lorsque Simone s'interrogeait sur l'état de son cœur—ce qu'elle n'eût pas songé à faire autrefois, ce qu'elle faisait maintenant à propos de tout—elle se répondait encore à elle-même: «J'aime mon mari.» Mais, à l'heure des songeries indistinctes, et quand elle rêvait d'amour, ce n'était plus l'image et le nom de Roger qui surgissaient spontanément dans le mystère de ses évocations intérieures.
III
Ce même jour, à mesure que l'après-midi s'avançait, Simone découvrait en elle-même des choses attristantes qu'elle n'y avait jamais vues: de pâles perspectives nostalgiques, et des abîmes d'ennui, insondables, enténébrés.
Pourquoi?... Pourquoi?... N'avait-elle pas tout pour être heureuse? N'entendait-elle pas, au cours des visites qu'elle égrenait, vanter sa propre chance, et le talent grandissant de son mari, et le succès mérité de ce délicieux Roman de la Princesse? Ne percevait-elle pas, dans les louanges du monde, l'accent tout nouveau de sincérité qu'imposent le gros succès d'argent et les bousculades des foules devant une œuvre d'artiste? Jusqu'à présent, quand on parlait de Mervil dans les salons, chacun se croyait obligé d'expliquer qui il était, de lui décerner un brevet de compositeur: «Vous savez bien, Roger Mervil, qui a fait de si jolies choses?...» Sans que nul retrouvât le titre d'aucune de ces «jolies choses». Désormais, c'était tout différent; il avait son étiquette: «L'auteur du Roman de la Princesse». Et l'on ajoutait: «Cette pièce qui fait le maximum tous les soirs aux Fantaisies-Lyriques.» Alors tous les visages s'animaient, s'éclairaient de la pensée: «Sapristi, ça doit en représenter de l'argent!...» Les journaux, d'ailleurs, ne faisaient plus suivre le nom de Mervil par la formule «le compositeur bien connu», appliquée à tous ceux qui ne le sont pas encore. Enfin c'était la renommée, la fortune, tout ce que Simone avait impatiemment attendu pour l'homme au génie duquel elle avait foi.