Et puis après?...

Pour tout le monde il était transfiguré, mais pour elle?... Oh! son talent, elle n'en avait jamais douté. Et son acharné travail, elle en avait été témoin. Oui, le talent, le travail... «Mon Dieu!» pensait-elle, «comme je voudrais avoir encore seize ans!... Ah! éprouver encore ce que j'ai éprouvé ce jour de juin où maman est entrée dans ma chambre avec une lettre dépliée:—«Une nouvelle, Simone... Roger Mervil revient d'Italie, et revient pour tout de bon.»—Ah! le bonheur fou, le bonheur dont on croit mourir! L'univers que l'on prend en pitié pour la multitude des êtres qui n'éprouvent pas ce qu'on ressent!... Et le soir où, tous deux seuls près du piano, il m'a chanté tout bas qu'il m'aimait... Cette mélodie passionnée... ce regard... Et l'insomnie bienheureuse ensuite dans mon petit lit de jeune fille, quand, les yeux ouverts dans l'ombre, je revivais sans trêve cet unique instant. Mais comment de pareilles sensations sont-elles possibles? Était-ce Roger? Était-ce moi?...»

La songerie où Simone s'absorbait, dans l'anéantissement de toutes les choses extérieures, se trouva interrompue par l'arrêt de son coupé. La jeune femme tressaillit et regarda dehors, dans le crépuscule de cinq heures, le crépuscule parisien piqué de becs de gaz, traversé par les reflets clairs des vitrines, coupé et recoupé par de hâtives silhouettes. Elle se trouvait devant un très bel hôtel du boulevard Haussmann, à peu de distance du carrefour de Messine. «Tiens! j'ai donc donné l'adresse de Gisèle Chambertier?» C'était une amie d'enfance, qu'elle tutoyait, dont jamais elle n'avait pu se séparer, et contre laquelle, toutefois, son mari nourrissait une prévention. «Bah! Roger ne pourra pas m'en vouloir. Il y a près d'un mois que je ne l'ai vue.»

Quand Simone fit cette réflexion, les deux coups de timbre annonçant sa visite avaient déjà retenti, et le valet de pied lui ouvrait toute grande la porte vitrée de la vérandah. Un second domestique lui fit traverser une galerie où des feuillages luisaient sous des rayons électriques, puis le hall et le grand salon, avant de crier son nom devant une portière olive et vieux rose drapée somptueusement.

Elle entra dans la jolie pièce Louis XVI où Gisèle tenait son five o'clock.

Il n'y avait que trois femmes, et les deux amies s'embrassèrent.

Gisèle avait vingt-huit ans. C'était une brune, qui, artificiellement, donnait à sa chevelure des tons de cuivre. Dans une toute petite tête fine de médaille, elle ouvrait d'immenses yeux sombres, noyés, des yeux dont le lourd et doux regard se posait comme un contact, des yeux de langueur, des yeux de vertige. Grande, avec un corps très souple, elle paraissait presque trop maigre; pourtant ses mains n'étaient pas sèches; au contraire, des fossettes trouaient leur chair blanche, finement pétrie en un moule très pur. Sous les ongles roses, comme dans la pourpre des lèvres, un sang vigoureux et coloré circulait, que n'eût point trahi le teint du visage avec sa délicatesse de camélia. Cette belle créature était vêtue d'un corsage tout en valenciennes sur mousseline de soie couleur paille, et d'une longue jupe en lourd broché noir dont la traîne ondulait derrière elle. Quand elle se leva pour embrasser Simone, sa taille flexible se cambra sur ses minces hanches avec tant de liberté que l'une de ses visiteuses chuchota vers sa voisine:

—Vous voyez bien qu'elle ne porte pas de corset.

Après cette remarque, la dame se leva pour prendre congé. Les deux autres l'imitèrent. Gisèle resta seule avec Simone.

—Ah! dit celle-ci en se laissant tomber au fond d'une bergère, que la vie est bête, ma pauvre mignonne!