—Eh bien! je ne le dirai plus, reprit Mme Chambertier en se levant, jusqu'à ce que tu t'en aperçoives par toi-même. Comment va ta petite Paulette?
—Très bien. Non... c'est-à-dire, elle est un peu enrhumée. Voyons, pourquoi sommes-nous si différentes?...
Gisèle haussa légèrement ses épaules, si fines, si nerveuses, sous la dentelle et la mousseline.
—Ton mari prétendrait que je te donne de mauvais conseils.
—Encore!...
—Eh bien! s'écria Gisèle, en dressant son buste félin. Moi, je cultive mon MOI (pour employer une expression dont les hommes n'auront pas seuls le privilège). Toi, tu cultives un tas de vieux préjugés; tu cultives des ombres: l'opinion d'autrui, la morale de la portière, le code conjugal tel que ces messieurs l'ont fait à notre usage et à leur plus grand profit. Tu acceptes des devoirs que tu ne discutes même pas. Penser t'effarouche, vivre te fait peur. Tu n'oses t'interroger; tu te défies de ce que ton cœur, de ce que ta raison, de ce que tes sens te répondent. Ton innocente petite personne te fait l'effet d'un monstre qu'il faut sans cesse tenir en bride... Moi, que je sois bonne ou méchante, peu m'importe! Ce qui m'occupe, c'est de satisfaire ma méchanceté ou ma bonté. Je m'étudie pour savoir au juste ce que je veux, et, quand je le sais, je le fais. Qu'est-ce que les autres peuvent m'apprendre là-dessus? Qu'en savent-ils? Cela les touche-t-il? Si je me découvrais un vice, je ne perdrais pas mon temps à savoir d'où il me vient, je m'appliquerais à le satisfaire par tous les moyens possibles.
—Là! dit Simone, te voilà partie... Si je ne te connaissais pas pourtant!... Mais, folle que tu es, puisque tu n'en as pas, des vices!...
—Ils viendront, dit Gisèle en riant. J'approche de la trentaine. On prétend que c'est l'âge où ils poussent.
Sur le seuil, sous les draperies de la portière, la voix du domestique annonça:
—Monsieur d'Espayrac.