Et Jean parut,—grand, les épaules larges, la taille svelte dans la redingote irréprochable, la démarche pleine d'aisance,—un type de force, d'élégance et de masculine beauté.

«Ah!» se dit Simone, «il vient donc souvent ici?» Et elle eut au cœur comme une bizarre crispation d'angoisse, irrésistible, inexplicable comme sa nervosité et sa nostalgie des heures précédentes.

Jean fut heureux de trouver les deux jeunes femmes ensemble, et seules. Il le leur dit, avec cette nuance d'ironie subtile dont le Parisien homme du monde voile toujours aussi bien le vide que la sincérité de ses sentiments. Et toutes deux répondirent en riant, avec la demi-incrédulité qui est la contre-partie féminine de cette demi-franchise.

Elles l'intéressaient l'une et l'autre très diversement.

Il pressentait en Simone une sœur d'âme, et il éprouvait pour Gisèle une violente affinité sensuelle. Il jugeait que son collaborateur Mervil avait une chance unique de posséder cette fine blonde créée pour les bonheurs intimes et qu'on sentait incapable d'une trahison; tandis que, plus il observait Gisèle, plus il plaignait M. Chambertier. Toutefois, lorsque, par l'imagination, il se substituait à l'un des deux maris, c'est dans le rôle du dernier qu'il se complaisait à se voir, et de la façon la plus précise. Près de Gisèle, ses sens lui parlaient un langage clair, qu'il ne voulait pas écouter, mais auquel il ne se trompait pas. Près de Simone, ce qui s'éveillait en lui, c'était la délicieuse et vague chanson de son jeune passé, ses premiers rêves purs, les caresses de sa mère, les sanglots tendres de son adolescence dans le jardin moussu du vieil hôtel d'Espayrac, par les beaux soirs des étés morts. C'étaient aussi des réminiscences plus anciennes; car Simone ressemblait à l'idéal de droiture, de simplicité, de chasteté féminines, qui avait fait battre le cœur de ses aïeux, et, de nouveau, près d'elle, ce cœur-là tressaillait en lui. Dans un vieux château gothique, il y avait des siècles, Jean avait aimé une femme comme elle,—une femme aux longues tresses blondes, aux yeux clairs de source, avec un missel ou une quenouille entre les doigts,—il l'avait aimée lorsque, parcelle de vie inconsciente, existante déjà mais non encore personnifiée, ce qui devait un jour être lui palpitait confusément dans le sein de quelque ancêtre. A peine pourtant se rendait-il compte de cet obscur désir d'âme qui l'entraînait vers Mme Mervil. Au contraire, il s'en voulait de se sentir si brutalement épris de Mme Chambertier.

«Quand on aime une femme du monde comme une fille,» se disait-il, «la seule chose à faire, c'est de la fuir. Car, ou elle mérite mieux, et l'on n'a pas le droit de lui offrir une passion qui serait une offense; ou c'est le contraire... et alors, que d'embarras pour si peu de chose, et quel écœurement après le caprice!»

«D'ailleurs,» pensait-il encore, «ce serait ridicule et triste de prendre sa femme à un brave homme aussi aveugle, aussi bêtement bon que Chambertier.»

Précisément comme M. d'Espayrac pensait au maître du logis, celui-ci pénétra dans le petit salon par une porte donnant sur une salle de billard.

Édouard Chambertier était un homme de trente-cinq à trente-huit ans, grand, lourd, gauche et doux, qui bedonnait un peu, et dont la tête, enfoncée dans les épaules, offrait un commencement de calvitie. La franchise et la bonté empreintes sur sa physionomie éveillaient une sympathie immédiate, mais la banalité qu'on y découvrait aussitôt empêchait cette sympathie de s'accentuer en un sentiment plus vif.