D'intelligence nulle, il ne devait sa haute situation comme président du Conseil d'administration dans une grande Compagnie d'assurances qu'à la masse des capitaux dont il avait enrichi l'affaire. C'était un de ces êtres effacés, sans prestige et sans mystère, qui n'ont ni amis ni ennemis, qui n'inquiètent, n'effraient ni n'attachent,—en un mot, qui ne comptent pas. Il ne comptait pas plus, dans son intérieur, pour sa femme et pour ses domestiques, qu'il ne comptait, dans son Conseil, pour ses co-actionnaires ou ses subordonnés. On le recherchait à cause de sa fortune; et, quoiqu'il fût très liant, on ne se plaisait guère en sa société, parce qu'il ennuyait. Quelques-uns l'avaient cru naïf et pensèrent l'exploiter. Mais une certaine finesse prudente qu'il apportait dans les questions d'argent découragea les tentatives. Il avait épousé Gisèle dans une crise d'amour violent, ne s'était pas ensuite étonné tout d'abord des dédains affichés de cette créature qu'il jugeait supérieure, avait pleinement joui du bonheur d'être son domestique et son banquier. Plus tard, il avait souffert d'une vague souffrance inavouée, qui n'était ni de la révolte, ni de la jalousie: car son indolence de nature excluait des sentiments aussi forts, et ce n'était point un imaginatif, que les soupçons, les pressentiments, les visions du possible pussent aiguillonner et torturer. Il ne s'était jamais dit ce que les familiers de sa maison se murmuraient à l'oreille: qu'un jour ou l'autre sa femme le tromperait, que c'était inévitable. Il ne voyait Gisèle, en effet, que dans les attitudes où il lui plaisait, à elle, de se montrer à lui; de ce que, plusieurs fois, elle avait haussé les épaules en parlant des hommes qui osaient lui faire la cour, M. Chambertier concluait qu'auprès d'elle tous perdraient à jamais leurs peines.

Cette notion, désormais implantée dans son cerveau, aurait pu prévaloir en lui contre l'évidence même. C'est ce qu'on appelle une grâce d'état; mais cela provenait tout simplement de la difficulté—plus grande encore chez cet homme que chez un autre—de concevoir un être objectivement, c'est-à-dire en dehors de tout rapport avec soi-même. La subjectivité du point de vue augmente avec le nombre des liens qui enchevêtrent deux personnalités, deux existences. C'est pourquoi il est radicalement impossible à un mari et à une femme de se connaître jamais l'un l'autre.

Lorsque M. Chambertier parut dans le petit salon, d'autres visites venaient d'arriver. Simone se tenait debout, prête à partir. En l'apercevant, elle regretta de n'être pas déjà loin. Ce gros homme si bon la gênait, et, chose singulière, lui faisait presque peur. Mais une peur spéciale. Il l'avait prise pour confidente, elle, l'amie intime de Gisèle, et, depuis quelque temps, la poursuivait partout, afin de se faire persuader par Mme Mervil que sa femme, au fond, l'aimait, en dépit des duretés qu'elle ne lui ménageait pas. Une compassion délicate, un désir de consoler Chambertier, et les illusions que Simone conservait naguère encore sur un tel sujet, la poussaient tout d'abord, d'elle-même, à assumer ce rôle. Sa façon tendrement légère de toucher aux blessures d'âme avait paru à cet être épais mais sensible quelque chose de nouveau, de suave, de merveilleusement doux. Il avait indiscrètement imposé à Simone la continuation de ce traitement sentimental, et la pauvre jeune femme, incapable d'un procédé cruel, ne savait plus comment se débarrasser de son malade.

Sa position entre les deux époux devenait tous les jours plus fausse. Chambertier la prenait à part, ou venait la voir à l'improviste et en secret, pour l'entretenir de Gisèle, et Gisèle ne lui cachait plus le dédain absolu que lui inspirait Chambertier. Simone, si franche, se trouvait avoir des secrets pour chacun des deux avec l'autre. Sans compter que Chambertier, tout en adorant la femme dont il souffrait, commençait à s'éprendre, inconsciemment peut-être, de sa consolatrice. Tout cela était fait pour inquiéter la scrupuleuse conscience de Mme Mervil, mais aussi pour amuser de charités subtiles, de menus dangers et de vapeurs de passions remuées son cœur qui s'ennuyait.

Aujourd'hui elle fut surtout contrariée de voir le mari de son amie, parce que ses préoccupations personnelles, bien qu'indéfinies, inexprimables, suffisaient à son activité sentimentale. Et aussi parce que, immédiatement, elle songea que ce serait lui, et non pas M. d'Espayrac, qui l'accompagnerait pour quitter le salon. Or, elle voulait demander à Jean l'explication d'un mot prononcé par lui tout à l'heure. Quand elle s'était levée, il avait fait le même mouvement. Et il attendait qu'elle eût dit adieu pour la suivre. Mais lorsqu'il vit entrer Chambertier, d'Espayrac, peu soucieux de s'attarder avec ce mari agaçant de la femme qu'il désirait, salua brièvement et disparut.

Simone, au contraire, se rassit un instant, ne voulant pas avoir l'air de s'élancer à sa suite. Et, tout en répondant aux banalités d'une conversation sans intérêt, elle songeait maintenant à son mari avec une inquiétude toute nouvelle et subitement éveillée. M. d'Espayrac avait dit quelques minutes auparavant—et c'était cette phrase qu'elle aurait bien voulu lui faire éclaircir: «Je ne suis pas resté chez vous, madame, à attendre Mervil, parce que je me suis tout à coup rappelé qu'il devait assister cette après-midi à une répétition. On a distribué en double tous les rôles du Roman de la Princesse, et il était inquiet pour sa «prima donna», celle qui chante le rôle si difficile d'Ida,—vous savez, cette jeune cantatrice qu'il a presque imposée à notre directeur.»

Mme Mervil ne savait pas. Elle ne fit aucune remarque, ne voulant pas paraître ignorer l'existence de cette jeune cantatrice à laquelle s'intéressait son mari. Mais sa petite tête commençait à travailler.

Pourquoi Roger ne lui avait-il point parlé de cette femme? Pourquoi l'imposait-il au directeur, puisqu'il ne comptait pas sur son talent, puisqu'il était inquiet de la façon dont elle doublerait le rôle? Si Mme Mervil avait pu sortir avec Jean d'Espayrac, par une adroite question elle aurait appris quelque chose. Mais cet insigne maladroit de Chambertier avait tout fait manquer en arrivant.