Et le gros homme baisa cette main, avec un peu trop de reconnaissance peut-être, murmurant:

—Que vous êtes bonne!... Ah! que la vie est mal faite... Si seulement c'était vous que j'avais rencontrée!...

Simone s'échappa, honteuse de se répéter cette exclamation avec une sorte de plaisir. La nullité de ce brave homme rendait son hommage banal et fade jusqu'à l'écœurement. Mais il était le mari de Gisèle, une des femmes les plus belles et les plus intelligentes de Paris...

«Eh quoi! je suis donc un monstre?» pensa Mme Mervil.

Pourtant l'humiliante satisfaction qu'elle éprouvait redoubla sur cette réflexion: «Ah! bien, si Jean d'Espayrac fait la cour à Gisèle, il verra que ce n'est pas tout rose. Avec ce caractère qu'elle a, elle lui en donnera de l'agrément!...»

Alors elle tressaillit à la pensée que si Mme Chambertier s'éprenait de M. d'Espayrac, elle irait jusqu'au bout de cet amour, n'ayant pas de scrupule qui pût l'en empêcher. «Ce serait abominable!» se dit Simone.

Elle était de nouveau enfermée dans sa voiture, livrée à la fièvre de ses impressions, et enveloppée par cette autre fièvre intense qui est le mouvement de Paris, dans la nuit éclaboussée de lumières, un soir de décembre, vers six heures. A chaque instant le coupé s'arrêtait, pris dans un encombrement. On entendait les jurons et les rires des cochers, puis on repartait, d'une secousse lente, pour s'arrêter encore, trois pas plus loin. Les ombres noires des passants pressés filaient entre le nez des chevaux et les roues des véhicules. Les paquets de papier pâle—ces étrennes de vingt-neuf sous ou de vingt-neuf louis dont la plupart avaient les mains encombrées—faisaient des taches claires contre leurs vêtements obscurs. Une charrette à bras, chargée de chevaux mécaniques, en des attitudes cabrées, tous crins au vent, accrocha la voiture de Simone, mais se dégagea tout aussitôt, sans autre accident qu'un léger choc. Et elle regarda ces jouets pimpants, dont les lanternes claires du coupé faisaient briller le bois verni, les roues d'acier, les selles de velours. Elle soupira à la fois de n'avoir pas de fils et de n'être plus elle-même une enfant. Puis elle sourit en songeant à sa petite Paulette, qui, si elle osait, se ferait donner des étrennes de garçon. «Bah! elle aura bientôt un cheval vivant. Roger va lui faire commencer des leçons de manège.»

Roger... Paulette... Toute l'agitation de Simone se fondit en un accès de tendresse éperdue pour ces deux êtres. «Mais oui, je suis heureuse... Je les possède, ils sont à moi... Ils m'aiment... Je les adore!»

Elle siffla dans le tube acoustique et dit à son cocher de la conduire au théâtre des Fantaisies-Lyriques. «Je demanderai au concierge si M. Mervil y est encore et nous reviendrons ensemble. Roger sera content. Je n'ai pas été gentille avec lui tout à l'heure. Et je sais ce que je vais faire... Je l'interrogerai franchement à propos de cette actrice. Il aura oublié de m'en parler... Elle ne doit pas être bien intéressante... Une doublure!...»

Un bien-être singulier inondait maintenant le cœur de Simone. Elle se voyait revenant à côté de son mari, dans l'intimité de cette voiture close, et lui parlant, l'écoutant avec la confiance profonde, mais un peu craintive, qu'il avait su lui inspirer. Les impressions mauvaises de la journée allaient disparaître. Oh! comme elle avait hâte de le revoir! Comme cette course lui paraissait lente à travers les rues encombrées!