Trois heures plus tard, Simone souffrait surtout du souvenir de cette souffrance. Elle ne se l'expliquait plus très bien. Elle avait honte de cette angoisse aveugle, stupide, qui l'aurait jetée à la solitude noire des rues désertes, à la fuite ridicule, à quelque coup de tête affolé. Mais elle en voulait atrocement à son mari de lui avoir infligé cette minute de démence, de déchirement, de torture humiliante, abominable. Une rancune grandissait en elle; la colère parfois lui faisait crisper ses petits poings sur la fine toile de ses draps. Son cœur avait crié le premier: il n'avait crié qu'un instant; maintenant il se taisait. C'était le tour de l'orgueil. Des curiosités lui venaient aussi. Des curiosités singulières qui plissaient amèrement ses lèvres pâles en une ombre de sourire. «Voilà donc la vie... Qu'est-ce qu'ils font ensemble à cette heure?... Et moi, qu'est-ce que je ferai demain?...» Elle se disait aussi: «Mon amour est mort, mort sur le coup.»
Et elle s'étonnait de ne pas sentir plus lourdement le poids de ce cadavre. A force de réfléchir, elle s'avisa que, peut-être, la fin de son amour n'avait pas été si brusque. Ce qu'il en restait au fond d'elle-même, tout à l'heure encore, n'était peut-être qu'un fantôme à peine palpitant, que peu de chose suffisait à faire évanouir, «Peu de chose?...» Alors elle se demanda ce qu'elle aurait éprouvé, dans les mêmes circonstances, quatre ans, six ans plus tôt. Elle comprit qu'elle serait morte ou qu'elle aurait pardonné. Aujourd'hui, elle était sûre qu'elle ne mourrait point... et qu'elle ne pardonnerait point.
Un fiacre roula dans le silence de cette vaste rue Ampère, dépourvue de circulation. Il s'arrêta devant la maison. Simone entendit le bruit à peine perceptible de la porte ouverte et doucement refermée. Puis on monta si légèrement qu'aucun pas ne cria dans l'escalier. Et son cœur eut un grand soubresaut, ses membres tremblèrent, quand Roger souleva la portière et qu'il apparut devant elle.
Entre ses cils presque joints, le sein battant à soulever les draps, Simone regarda son mari.
Il avait sa figure ordinaire.
Ce fut pour elle une surprise. Elle s'attendait à lui voir sur le visage quelque signe nouveau, ou du moins inaperçu jusqu'alors, quelque nuance de remords ou de triomphe, quelque rayonnement de volupté, quelque reflet de ces caresses savantes de courtisane, qui sont la superstition et l'épouvantement des jeunes épouses. Elle faisait semblant de dormir pour mieux l'observer... Il avait simplement l'air de mauvaise humeur. Après un rapide coup d'œil vers le lit pour s'assurer qu'elle dormait,—coup d'œil dépourvu d'une inquiétude ou d'un attendrissement particuliers,—Roger se déshabillait, avec les mouvements à la fois précipités et las d'un homme qui en a fini avec les corvées du jour et qui est pressé de s'étendre.
Devant cette simplicité des choses, Simone sentit ses grands soulèvements d'âme tomber brusquement, comme des vagues affolées sur lesquelles on jette un peu d'huile. Son désespoir et sa furie d'orgueil s'émiettèrent en tout petits sentiments d'une âcreté corrosive et d'une nauséabonde mesquinerie. Elle eût voulu crier à son mari des railleries et des insultes. En elle-même, elle lui disait, les lèvres closes et sous le suave masque rosé de son sommeil, mais avec des ricanements intérieurs: «Ainsi c'est toi, toi que je vois déshabillé, grotesque, avec ta maigreur et ta tête chauve, l'air déjà vieux, qui t'en vas te faire caresser par des créatures... Mais tu ne t'aperçois donc pas qu'elles veulent des rôles dans tes pièces et non pas ta personne? Elles te disent peut-être que tu es beau... Et toi, tu le crois!... Imbécile! Moi, au moins, je t'aimais pour ton cœur, pour ton talent... Maintenant je te méprise, oui, je te méprise!... Et je te déteste!...»
Mervil, cependant, jetait ses vêtements au hasard; il lança, comme d'habitude, ses manchettes au fond de la chaise longue. La familiarité de ses gestes, cette absence de toute recherche et de toute réserve où s'abandonne l'homme qui est seul ou qui est marié depuis un certain temps, n'avait jamais comme ce soir exaspéré Simone.
«Auprès de cette fille, tout à l'heure, il faisait des grâces, je parie...»
Elle se le représentait, avec une autre, plus ému, plus attentif, plus dévot qu'il n'avait jamais été avec elle-même. Elle ne l'eût pas imaginé rudoyant Netty Davidson. En son idée, ce que Mervil avait de sec, de cassant dans le caractère, devait disparaître en les transports d'un amour complet, inouï, du moment que cet amour était, non plus la réalité possédée par elle, mais ce qu'il lui volait pour le donner à une autre.