Un soir, tous trois causaient dans le fumoir du compositeur. Ils avaient dîné ensemble, dans l'intimité, et la gouvernante anglaise venait d'emmener Paulette.

—Elle devient ravissante, ta fille, tu sais, Mervil, dit Jean—qui se leva pour lancer dans le feu une cigarette inachevée.

—Tu trouves? répliqua Roger. Pour moi, c'est un gamin. Je ne fais pas plus attention à sa figure qu'à celle d'un garçon. Oui, c'est vrai, je crois qu'elle ne sera pas mal. Elle a de beaux yeux.

—Oh! les yeux... reprit Jean. Et le reste! Elle aura une grâce, un brio!... On en sera fou, de cette petite-là.

—Bah! dit Simone avec un soupir. Cela ne l'empêchera pas de souffrir comme les autres, pauvre mignonne!

—Souffrir? Et pourquoi? fit Mervil d'un ton de surprise bourrue.

M. d'Espayrac ne s'étonna pas de l'exclamation de Simone. Elle révélait un état d'âme qu'il pressentait trop bien depuis quelque temps. Mais il se donna le plaisir de pousser un peu Mme Mervil, pour s'affirmer à lui-même cet état d'âme, qui l'emplissait de vagues sympathies et de précises espérances. Il prétendit que les hommes souffraient beaucoup plus par les femmes que les femmes par les hommes. Sur ce texte, il fit naître un de ces débats sans conclusion, qui amusent l'esprit en irritant le cœur, et durant lesquels, sous la légèreté des phrases, on sent gronder l'éternel conflit des sexes.

—Comment!... dit Simone. Les hommes se réservent la liberté de nous tromper. Ils vont parfois jusqu'à nous le dire. En tout cas ils ne se cachent point d'avoir aimé souvent avant de nous épouser. Et vous prétendez que c'est nous qui les faisons souffrir!