V
Il n'y eut pas d'explication entre Simone et Roger. La jeune femme n'avait plus assez d'amour pour ne point écouter son orgueil, qui lui conseillait le silence. Elle ne fit de confidence à personne, pas même à Gisèle. Rien, apparemment, ne fut changé, ni en elle-même, ni dans sa vie. Pourtant il lui semblait qu'elle n'était plus la même créature, qu'un abîme s'était ouvert, qu'une révolution s'était produite, qu'elle était morte puis ressuscitée à une autre existence, ou bien qu'elle ne s'était jamais connue jusqu'à présent. Parfois elle se demandait comment un fait banal, et très personnel en tout cas, un fait qui ne touchait qu'une catégorie spéciale de ses propres sentiments, avait pu transformer à ses yeux tout l'univers. Elle ne jugeait plus rien, même les très petites choses, sans que ce fait et son influence vinssent modifier le point de vue où, d'instinct naturel, son esprit se fût placé. La faculté de puérile généralisation particulière aux femmes lui faisait maintenant soupçonner dans tous les actes, dans toutes les paroles de son mari quelque principe de trahison, et lui faisait voir dans tous les maris des traîtres de la même espèce. Elle cessa de plaindre M. Chambertier, et elle se mit à jouer la coquette avec cet homme qui ne lui plaisait point, pour pouvoir se dire en elle-même: «Et lui aussi, lui qui a la plus jolie femme que je connaisse, et qui prétend l'aimer à l'adoration, à la souffrance, si je prononçais seulement un mot, il me ferait la plus brûlante déclaration...» Maintenant elle approuvait les excentricités de Gisèle. Quand Mervil lui reprochait de ne plus pouvoir se passer de cette amie un peu compromettante, Simone s'écriait:
—En voilà une qui prend la vie du bon côté, et qui juge les hommes à leur juste valeur! Ah! je voudrais bien avoir aussi peu de préjugés qu'elle!
Paradoxe qui lui attirait une riposte sévère, et parfois brutale, de son mari. Le compositeur n'avait jamais de colères violentes, mais des accès de nervosité froide, qui, dans les querelles de ménage, lui faisaient parfois dépasser la mesure, sans lui laisser l'excuse de l'emportement. Il prononçait alors de blessantes paroles, que Simone, autrefois, lui pardonnait au premier baiser, mais qui, désormais, portaient toutes, et laissaient de cuisantes cicatrices.
C'est ainsi que la fêlure, fine comme celle dont parle le poète, creusait en ce cœur de femme la «trace invisible et sûre» par où sa tendresse, peu à peu, s'écoulerait jusqu'à la dernière goutte. Simone, malgré ses boutades, malgré son scepticisme tout neuf, souffrait profondément de cette meurtrissure cachée. Roger ne s'apercevait de rien; ou, s'il entrevoyait quelque chose, il accablait soit de sévérité, soit de ridicule, ce qu'il appelait, suivant le degré, du «vague à l'âme», de «l'aigreur» ou des «crises de nerfs». Lui-même, le plus nerveux des hommes, il se plaisait à reprocher aux femmes leurs surexcitations ou leurs défaillances, et s'en prétendait à l'abri parce qu'il manifestait les siennes autrement que par un flot de paroles aiguës ou par des larmes.
Petits travers, petites injustices, que la droiture de son cœur et le prestige de son talent effaçaient jadis aux yeux amoureux de Simone, et qui, maintenant, prenaient, pour cette même Simone, d'insupportables proportions. Et cependant, jamais Roger n'avait autant apprécié la douceur profonde de l'union, de l'intimité, de l'amitié conjugales. Jamais il n'avait autant compris que toutes ses chances de bonheur tenaient entre les petites mains de cette pure Simone en qui il croyait de toutes les forces de son âme. L'écœurement de sa courte liaison avec Netty Davidson le ramenait à sa femme avec une plus dévote tendresse. Un infini soulagement lui vint bientôt lorsque cette fille, lasse de ses inutiles efforts pour atteindre à la scène, consentit à suivre en Amérique un Péruvien laid comme un chimpanzé, mais d'une richesse invraisemblable.
«A la bonne heure, m'en voilà débarrassé!» s'écria Mervil intérieurement. «Ah! si jamais l'on m'y repince!...»
Tel était le souvenir que Simone imaginait si plein d'ivresse, et dont elle était jalouse, d'une jalousie sourde, qui ne guérissait pas, qui ne s'effaçait pas, et qui, jour à jour, continuait à lui égratigner le cœur, à lui empoisonner la vie.
Si Mervil ne se doutait pas du secret travail qui changeait pour lui le cœur de sa femme, quelqu'un s'en apercevait: c'était Jean d'Espayrac.