Un de ses genoux toucha le tapis; il allait prendre la main de la jeune femme.

Mais elle le repoussa vivement, et d'un élan souple et prompt fut devant la table à thé.

Le bouton de la porte tournait tout à coup. Roger Mervil rentra dans le petit salon.


VI

Maintenant, chaque jour, à toute heure, Jean d'Espayrac enveloppait Simone Mervil d'une atmosphère de passion. Même lorsqu'il n'était pas là—et c'était rare, tant il trouvait dans sa collaboration avec le musicien de prétextes pour accourir—elle sentait autour de sa personne le magnétisme de ce désir, que nulle déclaration ne précisait encore. Pour elle, tout en trouvant une perverse douceur à se laisser entraîner par le vertige, elle ne pouvait se persuader qu'elle aimait. Le sentiment qui dominait dans son cœur, c'était un regret, très âpre et très vague à la fois. Que regrettait-elle? Peut-être une illusion. Son âme pleurait ce rêve de la vie qu'elle avait conçu à vingt ans: cet unique amour, toujours aussi doux, toujours aussi fort, dans lequel jamais ne se serait glissé ni trahison ni lassitude. Aimer Roger, n'aimer que lui, l'aimer encore, et surtout se sentir adorée par lui! Quelquefois elle se reprenait à ce bonheur jadis si précieux; elle s'y rattachait désespérément; elle voulait croire qu'il ne tenait qu'à elle de le recommencer. Dans ces instants-là, elle prenait en grippe le beau Jean d'Espayrac; elle se disait en le regardant, en l'écoutant: «Pauvre garçon, tu prétends le remplacer dans mon cœur! Mais tu ne sais donc pas que c'est impossible!... Mais tu ne lui vas pas à la cheville à ce grand artiste. Mais tu ne sais pas que je donnerais cent fois ta vie pour une heure de la sienne!...» Et dans ces instants-là, si Roger avait pris la peine de revenir aux enfantillages des premières tendresses, de griser un peu cette imagination avide d'amoureux aliments, s'il avait paré de quelques coquetteries les monotones intimités conjugales, Simone se fût rattachée éperdument à lui, eût oublié ses jalousies, ses plaies d'orgueil, ses tentations, eût oublié même Netty Davidson.

Mais, précisément, Roger Mervil tournait contre lui-même, sans en avoir conscience, les armes qui lui eussent permis de reconquérir sa femme. Dans les heures où il aurait pu être l'amant, il faisait voir tellement qu'il était le mari—par l'identité de ses gestes, la sécurité de ses droits, la complète omission de toute câlinerie superflue—que Simone était plus profondément découragée par ses caresses qu'elle ne l'eût été par son indifférence. Et toujours, en elle, revenait la pensée: «Il n'était pas comme ça auprès de l'autre!» avec tout le cortège des irritantes réflexions, des exaspérantes images. Elle finissait par se dire: «Si je le trompais, je me sentirais tellement coupable envers lui, que je perdrais la cuisante impression de ses propres torts. Oui, vraiment, j'aimerais mieux souffrir de ma trahison que de la sienne!»