Au mois de février, les Chambertier donnèrent un bal. Simone dansa le cotillon avec Jean d'Espayrac. Ce cotillon dura près de deux heures. Le conducteur—qui, naturellement, dansait avec Gisèle—multiplia les figures et en produisit d'inédites. Les accessoires, fort nombreux, étaient tous des objets d'un certain prix. On s'amusait fort. Ni la jeunesse, ni la gaieté, ni la beauté ne manquaient. La richesse du cadre, les vastes perspectives des salons et de la serre, la profusion des lumières et des fleurs, flattaient la vanité des trois à quatre cents personnes qui pourraient dire demain: «Nous y étions.» C'était, comme les journaux mondains l'enregistrèrent, «une soirée tout à fait réussie».

Dans la vie de Simone, elle devait marquer, cette soirée, comme un instant décisif. La jeune femme y goûta l'une de ces rares ivresses durant lesquelles—coupable ou non—l'âme voit resplendir un éclair de bonheur humain. Au milieu de ce bal, dans sa légère et radieuse toilette, où elle se sentait si jolie, assise tout à côté de cet homme frémissant d'amour, qui, de temps à autre, et suivant les caprices des figures, l'étreignait et l'emportait, avec un soupir contenu de passion à bout de force, Mme Mervil subit un entraînement qu'elle n'avait jamais éprouvé, chez elle, seule avec Jean, durant leurs plus intimes, leurs plus dangereuses causeries. Le jeune homme, ici, ne parlait point ou parlait peu. Soucieux de ne pas compromettre sa danseuse, il évitait même de la regarder longtemps de suite, pour rester maître de lui-même et de l'expression de ses yeux. Pourtant jamais sa passion ne fut plus éloquente. Il est vrai qu'elle atteignait son paroxysme à sentir que Simone vibrait jusqu'à défaillir. En ce moment, M. d'Espayrac aimait comme il n'avait pas encore aimé. Nulle hésitation ne faisait plus flotter sa sentimentalité ou son désir de Gisèle à Simone, et de Simone à Gisèle. La grâce énigmatique et voluptueuse de Mme Chambertier ne disait plus rien, même à ses sens. «Celle-là,» pensait-il, «eût été d'une conquête trop facile, et, par cela même, peu souhaitable.» Mais les luttes qu'il avait pressenties chez Mme Mervil, les scrupules délicats de cette petite âme sans hardiesse, lui prenaient le cœur d'une séduction infiniment douce, d'un attendrissement dont il ne se fût point cru capable, et dont il lui savait gré.

Toutefois le matérialisme de ses vingt-six ans ne lui permettait point un plus long stage dans ces régions de platonique tendresse.

«Si je n'obtiens pas un rendez-vous ce soir,» se disait-il encore, «je perdrai la meilleure occasion que j'aurai peut-être jamais.»

Pourtant, même ce soir, il n'osait rien brusquer. Le respect où le maintenaient les clairs yeux de Simone, même quand ces beaux yeux s'embrumaient de langueur, avait encore pour M. d'Espayrac un charme qu'il ne pouvait rompre.

Un hasard le servit. Roger Mervil avait quitté le bal, où il s'ennuyait, promettant à Simone qu'il reviendrait à trois heures du matin, pour le souper, et qu'il la ramènerait à la maison. «Je vais corriger des épreuves pressées,» lui avait-il dit. «Et, en même temps, je verrai comment va Paulette. Elle s'est couchée, tu sais, avec un peu de fièvre.»

Or, comme le cotillon venait de finir, on vit M. Chambertier traverser les salons avec un air inquiet.

—Je cherche Mme Mervil. Où est donc Mme Mervil?

Elle était encore au bras de Jean. Tous deux choisissaient leurs places à l'une des petites tables du souper, riant et faisant signe de loin à leurs partenaires.

—Chère madame... D'abord n'ayez pas peur... Il n'y a rien du tout. Mervil vient de me téléphoner. Votre fillette a seulement un peu plus de fièvre, et il a jugé prudent d'appeler le médecin... Il l'attend et ne veut pas quitter... Je viens de lui dire que je vous ramènerai moi-même...