—Non, non... balbutiait la mère.

Alors Roger mêlait leurs mains dans les siennes, les embrassait ensemble... Tandis que, dans l'océan de détresse où chavirait et s'enfonçait la frêle petite âme instinctive de Simone, parmi le dégoût d'elle-même, la crainte superstitieuse, le remords, la tendresse vraie pour ces deux êtres,—son mari, sa fille,—surgissait en elle un sentiment qu'elle ne s'avouait pas, mais qui cependant dominait tous les autres: la joie d'avoir été tenue dans les bras de Jean d'Espayrac, de l'avoir entendu gémir d'amour, d'avoir senti contre sa bouche cette bouche qui était celle de Jean, d'avoir meurtri son cœur sur ce cœur d'homme. Et la pensée qu'elle avait commis une effrayante chose lui faisait paraître son péché plus délicieux encore.

«Mais,» se disait-elle, «pour moins que cela je mépriserais une autre femme, je verrais en elle un monstre... Est-ce moi? Est-ce moi?... Est-ce possible?»

Elle ne se reconnaissait pas.


VII

La sensation véritablement inouïe qui avait failli faire évanouir Simone sur la poitrine de Jean la première fois qu'il l'avait prise dans ses bras et qu'il lui avait baisé les lèvres, ne devait jamais plus soulever l'âme de la jeune femme à de pareilles hauteurs d'extase. Elle ne devait plus connaître, du moins à un tel paroxysme d'intensité, cette angoissante joie. Plus tard, toutes les fois qu'ils s'étreignirent, la mémoire dut jouer son rôle, et Simone, pour se griser tout à fait, eut besoin de faire surgir dans sa chair et dans son cœur la réminiscence de cette unique minute. Les femmes chez qui l'imagination est plus puissante que les sens et plus active que la tendresse ont de ces déboires en amour. Elles se donnent dans un moment d'incomparable exaltation, et toutes les réalités ensuite leur semblent pâles auprès de cette heure d'éblouissement qui ne peut pas se prolonger, et qui ne saurait revenir.

La seconde fois que Simone Mervil revit M. d'Espayrac en tête-à-tête, ce fut encore presque involontairement. Elle se refusait toujours à un rendez-vous précis, que, cependant, la fièvre de son souvenir lui faisait ardemment désirer. Mais elle ne put s'empêcher de lui donner à entendre qu'elle allait souvent seule à Bellevue, visiter un asile de petits enfants—ce qu'elle appelait une pouponnière—œuvre de charité dont elle était sous-directrice. «Je prends le train de Ceinture, tout près de chez moi, à Courcelles, et je change à la station d'Ouest-Ceinture.»