Il s'approcha davantage, s'inclina vers elle, la regarda très tendrement au fond des yeux. Maintenant il commençait à comprendre que les pleurs et la colère de Simone marquaient autre chose qu'un accès de querelleuse humeur. Il entrevoyait un malaise d'âme, devant lequel sa propre nervosité s'atténuait, disparaissait, pour faire place à une sollicitude mêlée d'une certaine anxiété. Le sentiment lui vint que, lui aussi, il avait eu des torts.—Oh! pas le tort de son infidélité, car Simone avait si bien gardé tout son cœur qu'il n'avait pas conscience de lui en avoir soustrait une parcelle,—mais les rudesses de sa nature un peu âpre, agressive, ironique, ses crises noires d'artiste en mal de produire, ses maussaderies d'homme de travail que replie sur lui-même la tyrannie de la pensée à l'heure même où sa jeune femme amoureuse attend la part qui lui revient de câlines paroles, d'attentions, de gâteries, de caresses. En un éclair, la conscience de tout ceci lui traversa le cœur. Il posa la main sur les doux cheveux pâles de Simone, et lui dit, avec une voix changée, où l'intention de plaisanterie soulignait l'émotion qu'elle prétendait exclure:
—Mauvaise petite femme, qui ne sait pas avoir de tolérance avec son ourson de mari, et qui menace de le tromper parce qu'il ne sait qu'aligner des doubles-croches et qu'il est maladroit à lui montrer combien il l'aime!
—Toi, m'aimer?... dit Simone. Oh! voyons!...
—En peux-tu douter?... reprit-il, très grave.
Ces paroles étaient bien simples, et tout à fait dépourvues de la rhétorique amoureuse avec laquelle jonglait si facilement d'Espayrac. Pourquoi donc Simone, en les écoutant ce soir, y crut-elle plus qu'elle ne croyait hier aux phrases passionnées de son amant? «En ai-je bien pu douter?» se répéta-t-elle. Mais, soudain, la vision de Roger sortant du théâtre côte à côte avec cette actrice rousse, avec Netty Davidson (car elle savait son nom, Jean le lui avait dit), réveilla tous ses soupçons, toutes ses jalousies, toutes ses colères.
—Non, s'écria-t-elle, non, je ne te crois plus. Notre bonheur est brisé, notre amour est mort. Et c'est toi qui as tué tout cela. Tu m'as trompée, et je le sais.
—Moi, je t'ai trompée! s'écria Roger. Mais tu es folle! Où donc? Quand cela? Et avec qui?
Entre ce mari et cette femme, quelque chose de bizarre, mais de bien profondément humain, se passait. Ils occupaient et remplissaient d'une si complète façon le cœur l'un de l'autre; leurs neuf années de tendresse les avaient enchaînés de si multiples, si subtils, si indissolubles liens; si peu importantes étaient pour chacun les circonstances extérieures à leurs deux personnes, qu'ils étaient de la meilleure foi du monde en abolissant de leur mémoire, chacun pour son propre compte, leurs respectives trahisons. Roger Mervil, étant homme, gardait cependant plus vive la réminiscence matérielle du fait. Quand sa femme lui dit avec certitude: «Tu m'as trompée, et je le sais,» il eut cette exclamation mentale: «C'est Netty! Ah! la satanée cabotine!... que le diable l'emporte!...» Mais Simone accusait son mari avec autant de passion jalouse et—mieux encore—autant de sincérité dans la souffrance qu'elle en eût exprimé, il y avait six semaines, avant ses vaines représailles.
—Dis-moi donc avec qui je t'ai trompée, et comment tu en es sûre, reprenait Mervil. Je serais curieux de savoir ce que ton imagination...
—Ce n'est pas mon imagination. Je... t'ai... vu...