Telle était l'incomparable retraite où Simone Mervil était venue chercher un peu d'apaisement pour son cœur, de l'énergie pour sa volonté.
Tout de suite, elle en éprouva quelque bien-être. La transformation radicale du cadre extérieur, cet air léger, suave, caressant, du printemps méridional, ou bien ces âpres souffles de mistral qui lui brutalisaient la chair,—toute cette transplantation hors du morbide milieu où elle avait contracté sa cruelle maladie d'âme,—furent pour Simone l'immédiate occasion d'un soulagement délicieux. Elle respira, elle sourit; l'oubli vint, presque l'espoir. Sa faute, si récente pourtant, subit un recul jusqu'en des lointains où les contours s'effaçaient, et où s'effaçaient aussi la souffrance et le désir. Elle écrivait journellement à Roger de douces lettres mélancoliques, empreintes d'une mûre tendresse, un peu désabusée d'elle-même peut-être, plus nuancée d'indulgence et de résignation que d'enthousiasme, mais tendresse désormais impérissable et pétrie en la substance même de ce douloureux cœur de femme. Son mari lui répondait en courtes phrases, où elle eût souhaité sentir un peu de ce feu si nécessaire pour soutenir l'effort de sa propre imagination. Elle y reconnaissait trop ce sentiment robuste mais paisible que Mervil avait souvent nommé «l'amitié conjugale», et qu'elle ne pourrait plus jamais confondre avec l'amour. Mais, convalescente de sa crise passionnelle, Simone acceptait sans amertume ce régime sentimental, comme les convalescents des crises physiques acceptent les viandes blanches et les aliments légers, que requiert l'affaiblissement de leurs organes.
Mme Mervil trouvait d'ailleurs dans le séjour de ce qu'on appelait «le château d'Hyères» une joie presque inattendue, la joie d'une sympathie plus vive que jamais entre elle-même et Gisèle. Leur intimité les ravissait. Entre les deux jeunes femmes, c'étaient des causeries qui se prolongeaient des heures entières, et dont il fallait les arracher pour une excursion ou pour un repas. La compréhension de toutes les fatalités de l'amour, que Simone venait d'acquérir à ses dépens, lui ouvrait le cœur plus largement qu'autrefois pour cette Gisèle charmante et folle, dévorée de rêves, assoiffée de sensations extraordinaires, et, malgré tout, restée, sous ses excentriques dehors, plus pure qu'elle-même—elle-même, la correcte et inattaquée Simone Mervil! Car Mme Chambertier n'avait pas d'amant. Elle l'eût dit à Simone. Ne lui avouait-elle pas qu'elle attendait d'aimer pour se donner tout entière, sans le moindre remords, sans la moindre considération envers cette institution du mariage qu'elle déclarait ignoble et d'une monstrueuse hypocrisie?
—Vois-tu, vertueuse petite Simone, disait-elle avec une taquinerie gentille, tu me demanderas pourquoi j'ai consenti à épouser Édouard Chambertier. Tu me diras qu'il était plus riche, beaucoup plus riche que moi, que j'aurais dû ne pas accepter les privilèges du mariage du moment que je n'en acceptais pas les inconvénients. Et tu raisonnerais de travers, madame la Sagesse. Car, lorsque mes parents m'ont dit: «Tu l'épouseras», je ne savais pas plus ce que j'allais faire ou ce que j'allais éprouver que si l'on m'avait dit: «Tu vas être changée en autruche». Sais-tu quels seraient tes peines et tes plaisirs si, à un certain âge, les nécessités sociales te changeaient en autruche? Non, n'est-ce pas? On t'assurerait que là seulement sont le bonheur et la vertu pour une femme... Alors tu te dirais: «Soyons autruche». Et ensuite?... Oui, ensuite, il serait trop tard.
—Mais, répliquait Simone en rougissant, sais-tu de façon plus certaine ce que c'est qu'aimer en dehors du mariage? C'est encore l'inconnu, cela, un inconnu plus hasardeux peut-être...
Gisèle se mettait à rire.
—Que veux-tu? Lorsque, avant d'épouser Édouard, je demandais à ma mère, ou même à mes jeunes amies mariées, ce que c'était que le mariage, elles me répondaient par des banalités vagues, ou des blagues énormes. Maintenant je puis encore moins consulter sur l'adultère les femmes qui ont des amants, et j'imagine qu'elles seraient encore moins expansives. Ah! il y a bien toi, Simonette; toi, tu me dirais la vérité. Mais, voilà, tu ne veux pas prendre un amant pour rendre service à ta vieille amie. C'est très mal, tu sais, d'être égoïste comme ça.
—Ah! disait Simone avec un frisson, je me figure que ce doit être humiliant, abominable, ce partage, ces mensonges...
—Qu'en sais-tu, innocente? D'abord, toi, tu adores ton mari. Et je comprends ça, tu sais. Il est très chic, ton Roger. C'est un fameux artiste. Ça vous empoigne, son Roman de la Princesse. On est fière d'aimer un homme comme lui. Mais ce pauvre Chambertier! Voyons... Toi, la vertu même, je te défierais d'être fidèle à Chambertier.