C'est qu'il connaissait l'itinéraire suivi de temps immémorial par les cochers du pays: le village, puis la Tour-Fondue. Comme ses amis avaient de l'avance, le plus sûr était de les attendre à la seconde étape.

—Eh bien, marchons, reprit Gisèle. Et ne vous faites pas emballer, noble poète. Votre Pégase m'a l'air bien fougueux.

D'Espayrac, piqué, serra les jambes, toucha de l'éperon et rapprocha les doigts, si bien que le cheval tomba en main et mâcha son mors, chose oubliée depuis longtemps sans doute par ce quadrupède suranné.

On repartit. Les yeux de Simone et de Jean ne s'étaient pas une seule fois rencontrés. Le jeune homme, tout en parlant de «ces dames», n'avait adressé qu'à Gisèle toutes ses coquettes politesses. Maintenant il trottait près de la voiture, et, de temps à autre, il ripostait gaiement à quelque malice lancée par Mme Chambertier. Simone était d'autant plus mal à l'aise que, pour ne pas exciter les soupçons par une inexplicable bouderie, elle devait s'efforcer de rire, prendre sa part de la joie qu'éveillait brusquement la présence de cet homme,—de cet homme qui l'avait possédée, et qui, partout, maintenant, traînerait un lambeau saignant de sa vie.

«Comme il rit de bon cœur!» pensait-elle. «Ah! il n'a donc pas souffert! Il n'éprouve rien du trouble qui m'écrase. Il ne m'a même pas aimée, ce n'était qu'un caprice. Et je me suis donnée à lui!...»

Elle n'imaginait pas qu'il pût dissimuler, grâce à cette verve apparente, une émotion qui, en réalité, crispait ce cœur masculin, sous le veston de voyage, en dépit du rire qu'affectaient la bouche et les yeux. Encore moins eût-elle soupçonné un plan arrêté d'avance, une tactique, cependant tout indiquée soit par la rancune d'un orgueil blessé au vif, soit par la stratégie amoureuse d'un cœur qui, pour en reprendre un autre, joue la comédie de l'indifférence ou de la guérison. Ce sont pourtant là des stratagèmes plus familiers à son sexe qu'à celui de M. d'Espayrac. Mais, à ce moment, Simone était moins femme que Jean, parce qu'elle se trouvait aux prises avec des sentiments plus violents et plus sincères que ceux dont il était capable.

Si M. d'Espayrac, après l'avoir ainsi déroutée pas son insouciance, lui eût, à l'improviste, adressé quelque regard de souffrance et de passion, les yeux de Mme Mervil eussent probablement répondu pour la perte matérielle et morale de cette malheureuse jeune femme. Elle eût trahi son propre cœur, et livré son secret à ses amis. A tout risque eût-elle voulu s'assurer qu'il avait pris au sérieux sa tendresse, et qu'il prenait au sérieux son abandon; que le drame de sa propre existence n'était pas un simple vaudeville dans la pensée de son amant. Elle ne considérait même plus que la présence de M. d'Espayrac à Hyères montrait assez que le souci de sa personne obsédait et entraînait le poète. Avec la simplicité de son âme dépourvue de rouerie, elle se laissait prendre au piège que Jean—bien plus maître de soi, bien plus félin qu'elle-même—était venu lui tendre.

L'impression fut la même durant tout le reste de la promenade. Car M. d'Espayrac, tout en témoignant à Simone les égards pleins de banalité qu'il ne pouvait omettre sans affectation, s'occupa de Gisèle avec la séduisante galanterie dont il savait envelopper les femmes auxquelles il voulait plaire. Or, il tombait au moment le plus favorable pour ne perdre aucun de ses effets sur l'imagination de Mme Chambertier. Les nostalgiques et confus désirs qui la hantaient de plus en plus, l'impatience de vivre la vie de passion qui d'avance consumait sa sensuelle beauté, l'ennui des derniers jours dans une retraite pleine de mélancolie, joints à la langueur de cet air trop doux, de cette mer trop molle, préparaient Gisèle à devenir la proie de quelque foudroyante ivresse. Déjà, la présence, l'entrain de M. d'Espayrac, le mouvement autour d'elle de cette mâle jeunesse, excitaient ses nerfs, secouaient sa nonchalance, éclairaient d'étincelles fugaces ses yeux de velours et d'ombre. Quelque chose de troublant émanait d'elle. Simone, qui fut sensible à cette transformation, se sentit tout à coup le cœur labouré de jalousie.

On arrivait à la Tour-Fondue. Ils quittèrent la voiture; M. d'Espayrac descendit de cheval. Et tous se dirigèrent vers le petit fortin qui remplace aujourd'hui l'ancienne tour féodale, disparue jusqu'au dernier vestige. Ce petit poste stratégique, diminutif minuscule des forts du Coudon et du Faron,—les formidables gardiens de la côte, qu'on aperçoit de là, bien haut dans le ciel bleu de Provence, attentifs et silencieux,—est bâti sur un îlot qu'une sorte de passerelle relie à la presqu'île. Un sous-officier, détaché de la garnison de Toulon, garde ces quelques pieds carrés de fortifications, dans lesquelles on ne laisse même pas, en ce temps de paix, les pièces d'artillerie nécessaires pour garnir cinq ou six meurtrières qui s'ouvrent dans la muraille trapue.