I
C’était juste six ans plus tard, car le mois de juin finissait à peine, et un crépuscule ardent venait encore de s’éteindre.
Mais ces arbres étranges, dont le feuillage poudroie, blanchâtre de poussière et de reflets électriques, et se charge, en guise de fruits, de ballons lumineux et rubescents, ne sont pas les catalpas si frais, aux thyrses pâles, du parc de la Martaude. Ils bordent la rue des Nations, dans l’Exposition Universelle. Une dense atmosphère, chargée de fumets de nourritures, d’aigres relents d’humanité, d’électriques effluves de machines et de métaux en mouvement, les enveloppe. Un roulement monotone et tenace hypnotise la foule qui promène autour de leurs troncs sa lassitude énervée. Entre leurs branches, à quinze pieds du sol, défile incessamment une procession de milliers d’êtres immobiles et rapides. Le trottoir roulant circule, charriant une épaisse mêlée d’hommes et de femmes, de toutes races, de toutes classes, de tous langages, enfiévrés d’une identique ivresse de dépaysement, qui constitue leur principale joie. Même, et surtout, ceux dont la vie s’écoule dans quelque rue toute proche, ont, en franchissant les guichets, fait un bond dans le lointain, dans l’inconnu. Et ils goûtent une satisfaction neuve et incomparable à subir dans toutes leurs fibres, par tous leurs pores, des contacts, des bruits, des odeurs, des images, des secousses, qui les arrachent à l’inertie ordinaire de leurs sensations.
Dans l’artificielle lumière des projections électriques, des lanternes vénitiennes, des cordons de gaz et de l’acétylène, heurtés ou fondus en incandescences exaspérées, surgissent des profils d’architectures hétéroclites et violentes. Certains pavillons rassemblent sur une étroite façade tous les types d’art lentement élaborés par un peuple durant des siècles. L’impression d’ensemble éclate dans le cerveau comme une clameur de multitude. On souffre autant qu’on jouit de cette incohérence aiguë. Sous des portières chatoyantes, glissent des lambeaux de musiques barbares. A peine en a-t-on vibré, qu’un autre rythme secoue les nerfs. Et, si l’on pénètre dans ces réduits, où d’insolites parfums suggèrent des autrefois et des ailleurs, on voit, sous tous les oripeaux de toutes les séductions des races, onduler en toutes les poses de la lasciveté innombrable, les courbes pleines ou fuyantes, lourdes ou sveltes, les lignes agiles, les gestes insidieux, du corps féminin. Maigre chair phosphorescente des Espagnoles, larges coques noires de cheveux piquées de grappes rouges, étroitesse des tailles qui se cambrent. Hanches énormes et roulantes des Levantines. Petits pieds bottés des Russes, qui martèlent le sol. Petites mains excitatrices des Javanaises, aux torsions d’une irritante lenteur. Théories des sœurs anglo-saxonnes, qui s’avancent et reculent ensemble, et font jaillir cinq mollets noirs en un seul éclair hors de chastes jupes unies aux dessous de perversité. Longues et souples tresses blondes des Autrichiennes, que la valse balance. Masque au sourire peint de la Japonaise, que creuse et verdit tout à coup une effroyable pantomime d’agonie. Elles y sont toutes, avec tous leurs charmes, tous leurs maléfices, toutes leurs grimaces de vie et de mort.
— « C’est de la folie de n’avoir pas retenu de table. Tout est bondé, » dit une voix pointue et maussade.
On se retournait. On chuchotait le nom de l’actrice, Clary de Prémor, l’étoile de la Comédie-Moderne. Les Parisiens, en plus grand nombre que les étrangers aux abords du restaurant allemand, que leur snobisme lançait dans une vogue extravagante, reconnaissaient le fin et artificieux visage, les grands yeux glauques aux lourds cils noirs, les lèvres trop sinueuses, trop rouges, lèvres de cruauté, de mépris et de passion, que rétrécissait, en ce moment, une bouderie de petite fille.
— « Mais avec qui est-elle ? » demandaient ceux pour qui les intrigues des cabotines sont la seule science à la hauteur de laquelle il faille toujours se tenir. « On voit bien que le prince est en Italie. Elle ne se gêne pas. »
Ces gens bien informés parlaient du prince Gracchi, un Italien immensément riche, qui s’était emballé à fond sur la beauté de Mlle de Prémor, et qu’elle avait su affoler, puis fixer. Au moment de son premier grand succès, dans la Silviane, de Jalouse, par Pierre Essenault, l’adroite et impitoyable fille avait joué — non plus sur la scène, mais dans la vie — un jeu dont l’audace lui réussit pleinement. Laissant son auteur s’éprendre d’elle jusqu’à vouloir divorcer pour l’épouser, elle s’était servie de cette passion flatteuse pour mener, si possible, le prince Gracchi jusqu’au mariage, simulant une vertueuse préférence pour le bon motif — alors que ce bon motif brisait le gentil ménage d’Essenault, et qu’elle-même prenait patience dans une liaison de grisette avec son camarade Stainier, le beau et brutal César du répertoire classique, qui l’ensorcelait et la giflait. Le prince ne l’avait pas épousée, mais il avait donné une fortune à l’actrice, lui achetant le fameux hôtel Musina, dans l’avenue Friedland, réunissant, pour lui faire un collier unique, les perles les plus splendides à mesure qu’elles arrivaient sur le marché, attelant son cab de chevaux dignes d’un carosse royal. Par bonheur, ces arguments, capables de vaincre même la dignité qu’affichait Clary, en eurent raison avant que fût prononcé le divorce d’Essenault, et celui-ci trouva le pardon et la guérison auprès de sa délicieuse Georgette.
Tout Paris savait cette histoire. Et, pour une fois, ce fut la petite épouse, effacée, mais si admirablement fidèle et tendre, qui eut raison dans l’opinion frivole, contre la magnifique et fastueuse actrice. Une des causes de la mauvaise humeur de Clary, ce soir, plus sérieuse que l’inadvertance de son cavalier de ne pas retenir une table, c’était justement qu’elle venait de croiser, en descendant sur la berge, son ancien adorateur, si bien absorbé dans une confiante causerie conjugale, qu’il ne l’avait pas vue. Mais Georgette avait aperçu, elle, son ancienne rivale. Et des témoins avertis avaient pu sourire de l’inutile arrogance avec laquelle la femme de théâtre, exagérément parée, avait bravé le coup d’œil de cette fine petite bourgeoise, un peu trop correcte, mais d’une grâce et d’une fierté si pures, — victorieuse après tout, et qui le disait, de son joli front levé et de tout le dédain de son regard de ciel.
— « Il est rudement bien, ce type qui accompagne Prémor, » observaient des femmes du monde, dans ce langage argotique qu’elles adoptent pour ne pas que les hommes se gênent. Car la bonne tenue de ces messieurs devient une contrainte pour les deux sexes. Le laisser-aller est de rigueur, et peut-être a-t-il pris un suprême élan dans cette Foire du Monde, où pendant six mois le peu de décence restée aux honnêtes épouses de notre Tiers-État subit le coude à coude avec la galanterie de tout l’univers, dans l’étouffement des cabarets chics, et s’instruisit devant les tréteaux de tous les pièges de vice qu’apportaient dans leurs peplums, leurs maillots, leurs pagnes ou leurs tuniques, les multiples échantillons de l’exotisme féminin.