Elle dit cela d’une voix indifférente, sans intention de reproche. Ne s’habituait-elle pas de plus en plus aux mille petits manques d’égards de son mari ? La personnalité de cet homme, — et non pas seulement son égoïsme, car il y avait une nuance, — était trop impérieuse pour se plier aux sentiments d’autrui. Quand on les exprimait, ces sentiments, Hardibert ne mettait pas à leur céder une irréductible mauvaise grâce. Mais il lui était impossible de les percevoir par lui-même, dédaignant trop de s’assimiler des états d’âme étrangers aux siens. Or, depuis longtemps, la fierté de Nicole interdisait à celle-ci de réclamer ce qu’on ne lui offrait pas. Elle laissait donc le compagnon de sa destinée en sortir de plus en plus. D’ailleurs, avait-il jamais partagé son existence ?… Raoul ne pouvait que côtoyer la vie d’une autre créature. Il vivait trop fortement la sienne pour palpiter d’un autre souffle, et il se fermait, d’une volonté trop rétive, à toute impression née dans une sensibilité extérieure.

Déjà, depuis quelques années, ses affaires l’obligeaient à des absences, qui ne se prolongeaient guère, mais se répétaient souvent. C’était devenu une circonstance courante qu’il partît pour vingt-quatre heures, comme il l’avait fait hier, en avertissant Nicole d’un mot, que, s’il se décidait à l’usine, il ne venait même pas toujours lui dire en personne. Cette fois-ci, pas plus qu’une autre, il ne s’expliqua, ni ne s’excusa. Et la causerie entre les deux époux n’eut pas de suite, parce que Raoul, pour marquer son horreur des épanchements dans les endroits publics, déplia presque aussitôt un journal.

Un instant plus tard, il se leva, désirant chercher une brochure qu’il avait jetée dans le filet. Afin de lui laisser plus de liberté de mouvements, et peut-être aussi pour mieux s’absorber dans ses rêveries, sa femme abandonna la place qu’elle occupait à son côté, pour s’asseoir en face, près de la portière.

Elle le vit alors de dos, debout devant elle, tandis qu’il fouillait dans un copieux bagage de paperasses. La ligne des épaules, la nuance du feutre gris, et cet autre gris plus foncé des cheveux, qui s’éclaircissait d’une tache de neige vers la tempe… tous ces détails, inobservés depuis longtemps, réveillèrent toutefois une image récente, et s’y juxtaposèrent avec une précision qui frappa Nicole d’une brusque stupeur.

Mais qu’était-ce que cette image ? D’où venait-elle ? A quelle seconde s’était-elle enfoncée dans le cerveau de celle qui s’étonnait ainsi ?… Quoi !… tout à l’heure… rue des Petits-Hôtels ?… Cette mâle silhouette dominant la foule… et suivie par des yeux humbles et fervents de femme ?… Un nuage embruma la pensée de Nicole. Puis, tout à coup, un souvenir creva ce voile, comme un éclair. Une scène bien ancienne apparut. C’était le jour de la visite des Chabrial, le jour qui avait décidé tant de choses désormais entrées dans le domaine des réalités ineffaçables. Près de la source, dans l’ombre fraîche… Ils étaient plusieurs réunis là. Et cette enfant se tenait debout, regardant le maître avec ce même regard d’esclave amoureuse…

« Non, non !… » cria au fond de Nicole une voix récalcitrante. « A quoi vais-je penser là ?… C’est abominable ! »

Mais d’autres voix s’élevèrent :

« Rue des Petits-Hôtels, à deux pas de la gare de l’Est. Il allait prendre le train. De sa démarche allongée, il a eu le temps d’arriver pendant que je causais avec… »

Le raisonnement s’arrêta, buté contre un nom qui, déjà, provoquait une évocation déformée, projetait une ombre vilaine.

« Et l’embarras de cette fille !… »