Nicole et Ogier se revirent dans une circonstance tout officielle. Le père de Toquette donna un déjeuner en l’honneur des fiançailles. Comme les Mériel demeuraient à Paris dans un appartement meublé, où ils ne pouvaient recevoir avec toute l’élégance que comportait l’occasion, le repas eut lieu dans un des restaurants à la mode du Bois de Boulogne. Et l’on choisit l’heure du déjeuner, précisément à cause des Hardibert, pour la commodité de leur déplacement.
La petite fête, aussi fastueuse que possible, avec son luxe de fleurs, de menu, de service et de toilettes, manqua d’ailleurs d’animation. Il y avait là réunies vingt-cinq à trente personnes qui ne se connaissaient point : membres de la colonie américaine, amis d’autrefois qu’avait fait surgir la fortune de Paul Mériel, sans qu’il pût d’abord remettre un nom sur leur visage, bienfaiteurs des mauvais jours trop négligés ensuite dans la prospérité, tels que le parrain et la marraine de Victorine.
Une certaine gêne eût régné, même si des influences pénibles et secrètes n’avaient point plané dans cette salle, où, par les clairs vitrages, se reflétait la clarté fauve des feuillages d’automne.
La politesse glacée de Hardibert et le sourire gracieux, mais dans un visage si pâle, de sa jeune femme, n’étaient pas ce qui pouvait animer l’atmosphère d’un courant chaleureux. L’exubérance même de Toquette paraissait subir une atténuation. Elle ne manquait pourtant pas d’éclat, cette fille originale, avec ce mélange d’américanisme et de parisianisme, qui s’affirmait dans sa toilette blanche, trop chargée de dentelles, mais d’une rare séduction de lignes sur son corps souple et cambré, dans ses manières avenantes et brusques, dans son accent, dans la piquante vivacité de ses traits, auréolés d’une lumineuse et indocile chevelure.
— « Êtes-vous contente, ma petite marraine ? Aimez-vous un peu votre vilaine ingrate de filleule ? » disait-elle, accourue vers Nicole aussitôt qu’on se leva de table, et entourant d’un bras câlin la taille de Mme Hardibert.
Elle l’entraînait à l’écart, prise d’une velléité de confidence, dans la partie du jardin réservée aux invités de M. Mériel, et où, grâce à la douce journée d’octobre, on servait le café par petites tables.
— « Je suis contente si tu es heureuse, ma mignonne, » répondit Mme Hardibert.
— « Si je le suis !… Mais vous savez, marraine, c’est moi qui ai voulu ce mariage. Au fond, » ajouta-t-elle en riant, « Ogier n’y pensait pas du tout. Je ne suis pas sûre qu’il en soit encore très enchanté. Mais cela ne m’inquiète pas. Ce sera bien amusant de faire sa conquête, à monsieur mon mari. »
Toute sa jeunesse rayonnait dans la présomption charmante. Et, — il faut le croire, — les cœurs les plus largement généreux ne sont pas à l’abri des impulsions envieuses, puisque la fraîcheur de ce charme, si sûr de lui, fit un peu de mal à Nicole.
— « Tenez, » continua gaiement Toquette, « regardez s’il nous contemple avec un air morose, mon beau ténébreux ! Approchez, monsieur Sérénis… N’ayez pas peur !… Je n’ai pas encore de droits sur vous, » ajouta-t-elle, s’adressant à l’écrivain avec la plus séduisante coquetterie.