— « Du moment, ma chère amie, que tu laisses les ergotages inutiles, pour fixer si justement les convenances extérieures, tu me trouveras tout disposé à m’entendre avec toi.

— Je désire, » dit Nicole, « que tu répondes toi-même à monsieur Sérénis.

— Ce sera fait. »

Au fond, il éprouvait de ce résultat une satisfaction véritable. Ce dont il n’eût jamais convenu avec sa femme, ce qu’il se refusait à s’avouer, c’est que la lettre de l’écrivain avait frénétiquement réveillé sa jalousie. Mais la jalousie place trop un être dans la dépendance d’un autre, surtout quand elle se laisse voir, pour que Hardibert la trahît autrement que par d’indirectes attaques. Moins sûr qu’il n’avait eu soin de le faire paraître de la culpabilité ancienne de Nicole, il endurait de ses seuls soupçons des souffrances trop exaspérantes pour ne pas s’en venger en affichant une certitude. C’est en poursuivant cette cruelle représaille, qu’il dit encore, avant de se séparer ce soir de celle qui lui restait précieuse au delà de tout, et à qui nulle grâce ne manquait que de le savoir :

— « J’espère, Nicole, que ton expérience de la fragilité spéciale aux poètes t’inspirera le souci de ce que tu te dois à toi-même, dans les relations très sommaires, mais forcées, où ce mariage va nous mettre avec le futur mari de ta filleule. Il est dans son droit, ce garçon, de trouver qu’une femme de vingt ans et une dot mirifique valent toutes les romances chantées sous les balcons des dames incomprises, que la trentaine attendrit outre mesure. Tu ne peux que l’approuver. Moi aussi. Montrons-lui donc une vague bienveillance, aussi éloignée de l’empressement que du dépit, afin que ce petit monsieur ne se figure pas qu’il nous ait impressionnés en suspendant ses visites. »

Au cœur de la rêveuse de Bruges, ce fut comme un jaillissement enflammé de sang, sous les rudes lanières que maniait ce froid bourreau. Pourtant elle retint même l’habituel battement de ses cils pour lui souhaiter tranquillement le bonsoir.

Le pire était qu’elle ne pouvait le haïr, ce qui eût mis au moins quelque clarté dans l’obscur infini de sa peine. Mais non. Elle n’arrivait pas à cesser de percevoir, sous les méchancetés expertes, comme quelque chose qui gémissait enfantinement dans le lointain de cette âme altière. Elle avait, elle si simple, ce qu’il n’avait pas, lui si averti : une sensibilité intuitive à laquelle n’échappait point assez complètement la douleur éparse dans les autres. De sorte que nulle rancune ne lui offrait l’entière saveur de son fruit amer. Elle craignait trop les vibrations intolérables par lesquelles le mal qu’elle oserait rendre se répercuterait en elle-même. D’ailleurs, ne savait-elle pas ce que valait, au fond, Raoul, quel être de droiture, de générosité, d’intelligence, de fière indépendance, il était ? N’avait-elle pas désespérément essayé de rattacher sa vie intime à celle de ce compagnon de sa vie extérieure ?… Pourtant l’abîme s’élargissait davantage. Elle allait connaître désormais la hantise de la trahison. Comment supporterait-elle, jusqu’à la vieillesse, qui lui paraissait plus loin que la mort, l’hiver prématuré du cœur, dont tout son être frissonnait ?… Quelle conclusion donner à sa tristesse inutile ?… Était-ce donc vrai, ce que disait Berthe, que le bien peut engendrer le mal ?… Que nos morales savantes ne font que déplacer la somme inéluctable des iniquités ? Et que, dans l’incapacité de prévoir, nous devons répandre de la beauté et de la bonté, comme les fleurs épanchent leurs parfums, sans prétendre ajouter du mérite à nos actes ?…

Mais alors ?… La leçon des jours qui passent, de la vie qui se déroule, du cœur qui chemine, allait-elle lui apprendre qu’il eût été meilleur de goûter l’amour interdit, d’échanger un peu de beauté, un peu de tendresse, un peu de volupté, avec l’être le plus capable d’en recevoir d’elle et de lui en donner ? Au moins elle garderait à jamais un enivrant souvenir !…

« Et je vais revoir Georget !… » se dit Nicole, tandis qu’elle pleurait, cette nuit-là, sur son oreiller fiévreux, les larmes, ruisselantes éternellement, de l’humaine incertitude.

IV