— Mon pauvre ami, » prononça Nicole, que la plus furieuse douleur mit hors d’elle-même, « que sais-tu de la valeur d’une femme ?… Tu la mesures à l’effacement de son caractère, à la platitude de son admiration pour toi. Tu ne lui demandes que des satisfactions d’orgueil. Avec suffisamment de bassesse ou de ruse, la première venue fait de toi ce qu’elle veut. Prends donc le bonheur où tu le trouves : auprès de quelque fille de rien. »

Hardibert, qui secouait la cendre de sa cigarette contre le bord d’une petite coupe en onyx, ne broncha pas. Seulement, un furtif sourire, d’une intraduisible insolence, tendit sa lèvre inférieure, la seule distincte sous la moustache, — une lèvre plate et d’une courbe baissante, découpée étonnamment pour l’ironie.

Quel devait être l’effet d’un tel sourire, répondant à une telle phrase, sur une femme qui avait observé ce que Nicole venait d’observer ce jour-là, qui saignait de soupçons, lesquels, malgré le détachement du lien conjugal, lui causaient une étrange souffrance ! Comment se serait-elle dit que, pour bizarre que fût chez Raoul la conception de l’amour, il ne se consolait pas de ne l’avoir point réalisée en elle, et ne rencontrerait ailleurs, — s’il en cherchait, — que des compensations faites pour aggraver son déboire. L’acuité de son amertume, la férocité même de ce sourire qui blessait d’un fer rouge la fierté de Nicole, auraient pu, et très justement, se traduire en hommages pour une amante qu’auraient satisfaite des triomphes raisonnés et secrets. Mais de semblables triomphes, quand parfois elle en avait l’intuition, semblaient non moins arides à ce cœur féminin que la pire misère sentimentale. Son rêve de bonheur était tellement contraire ! — tout d’expansion, de communion absolue, et du plus total désarmement, dans une passion où quelque coquette eût goûté surtout le plaisir de la petite guerre.

Avec sa façon excessive de sentir, Nicole crut toucher à la limite de ce qu’elle pouvait endurer, tandis qu’elle contemplait, d’une part, ce mari sans doute infidèle, et, à coup sûr, si distant, et, devant lui, ce papier, sujet de la cruelle scène, où s’inscrivait le définitif adieu d’un être trop follement cher, de celui qui, croyait-elle, l’aurait le mieux aimée.

Dans sa pensée, s’affirma, en un trait de foudre, la puissance terrible de la vie, qui, pour faire de nous de pauvres objets de torture, plus pitoyables et pantelants que l’opéré sur une table d’amphithéâtre, n’a pas besoin de mettre en œuvre ses ressorts de drame et ses péripéties d’horreur. Qu’y avait-il de plus effacé, de plus monotone, que son existence ?… Son frêle roman n’eût pas fourni la matière d’un de ces épisodes dialogués où Sérénis enfermait, en deux colonnes de journal, la quintessence de l’amour parisien au vingtième siècle. Qui donc eût vu, dans la tranquille petite Mme Hardibert, si correcte, d’une destinée si unie, si limpide, le type d’une victime passionnelle ?… Le contraste entre son découragement tragique et le paisible décor de ce cabinet de travail, où l’on n’avait même pas besoin d’entrer pour se représenter le spectacle du plus irréprochable et du moins agité des ménages, s’imposa, l’espace d’une seconde, à son âme désolée.

Puis, de son exaltation même, sortit pour elle une espèce de griserie morale anesthésiante, — quelque chose comme l’élan taciturne qui jette au danger un conscrit ivre de peur. Avec un calme surprenant, elle dit à son mari :

— « D’après ta manière d’envisager les choses, tu ne demanderas pas mieux, je pense, que de voir Toquette devenir madame Sérénis ?

— Voilà qui m’est égal, par exemple !

— Raoul, il est un fait que je te prie de considérer. Ces jeunes gens attendent notre réponse. Tu jugeras comme moi, je suppose, que notre dignité l’exige prompte, favorable, et exprimée de telle sorte que nul ne songe à mettre en doute notre parfait accord. »

Rien ne pouvait mieux adoucir le hérissement dont s’armait la nature âpre et secrètement meurtrie de Hardibert, que cette fière netteté à trancher la question. Le ton posé de sa femme détendit ses nerfs, frémissant jusque-là d’appréhension sous la menace des aigres doléances et des pleurs. Il regarda Nicole avec des yeux qu’elle connaissait bien, où luisait une approbation étonnée, un peu moqueuse, mais mâle et forte. Ce n’était pas la chaleur d’estime qui l’eût flattée, apaisée. De lui, elle n’aurait jamais, fût-ce aux minutes révélatrices, une parcelle de ces effusions spontanées qui font fumer le cœur comme d’un encens. Toutefois, il ne marchandait pas son acquiescement adouci quand il constatait l’effort victorieux de la volonté, la maîtrise de soi, le succès de la raison contre le sentiment, toutes manifestations morales qui le séduisaient au plus haut degré.