Berthe ne sembla pas fâchée d’être interrompue. Elle sentait le péril de son rôle auprès de cette frémissante Nicole, qu’elle se refusait à pousser davantage vers un bonheur coupable, et que cependant elle ne pouvait retenir, puisqu’elle trouvait en elle-même plus de raisons pour l’envier que pour la condamner. Aussi noya-t-elle son embarras et son commencement de remords dans les effusions de tendresse dont elle accueillit ses fils. Ils s’élancèrent impétueusement à l’assaut de ses caresses. Nicole vit émerger, presque belle d’expression ravie, la figure maternelle entre les trois houleuses têtes. Et elle entendit Berthe lui dire :

— « Vois-tu… Moi, j’ai ma part… »

D’un ton qui signifiait : « Prends la tienne où tu croiras la trouver, pauvre cœur en peine… Ce n’est pas moi qui pourrai te blâmer. »

Comme, ensuite, la soirée parut longue !

A dîner, Yvonne, la future tragédienne, attendrissante de confiance en la vie, avec un petit corps si gracile et mince qu’elle semblait un gentil roseau défiant les tempêtes où se brisent les chênes, accabla Mme Hardibert de questions sur le déjeuner du matin, sur les toilettes, sur les qualités extérieures de la fiancée et les cadeaux qu’elle avait déjà reçus.

— « Moi, » dit-elle, « je n’accepterai pas de diamants quand je me marierai. C’est horriblement vulgaire, et ça s’imite. Je ne veux que des bijoux d’art. »

Ce dédain pour les brillants, dans la médiocrité de ce cadre et de ce repas, ne manquait pas de crânerie. Et le cœur anxieux de Nicole, toujours effleuré d’inquiétude ou de regret, admira secrètement l’aptitude de cette fillette à s’équilibrer avec les indications pratiques de sa vocation et de son temps. Celle-ci n’aurait pas au fond de l’âme des pensées lourdes et anciennes comme les rêveries mortes des aïeules, pour l’empêcher de voltiger allègrement sur les champs nouveaux des joies humaines.

Et tout, durant cette soirée, et cette enfant même, avaient une signification suggestive et tentatrice. « Je n’ai souhaité qu’une chose sur la terre, » se disait Nicole. « C’est un grand amour. La destinée me l’accorde. Vais-je dire : « Non » ?… Non, à ce qui comble si merveilleusement le vœu de ma nature. Mais alors, c’est à moi-même que je mentirais. C’est la vie de ma vie que je trahirais. Une fois déjà j’ai commis ce crime contre mon cœur. Je n’ai semé que du chagrin, en moi, et autour de moi. Quelle leçon !… Et aujourd’hui, quel mystérieux retour !… Ah ! je le sens bien… Je n’ai plus la force austère de ma jeunesse. L’enseignement de la vie n’est pas bon. Je vaux moins qu’alors, ayant vu davantage. Et le vague espoir de mes vingt-quatre ans n’est plus là pour me soutenir. Au nom de quoi lutterais-je ?… Le sort, qui me tend le même piège délicieux, m’a ôté l’énergie et les motifs d’y résister. »

Nicole ne se disait pas tout cela avec autant de précision. Mais ce qui l’entraînait au doux abîme n’en avait que plus de puissance, pour être obscur et inexprimé.

La nuit, dans le petit lit d’Yvonne, qui lui avait cédé sa chambre et couchait avec sa mère, ce ne furent pas des raisonnements qui la poursuivirent jusque dans le sommeil, mais des images. Le sourire et les yeux de Georget… Le mouvement de ses lèvres quand il lui avait dit : « Si vous m’aviez écrit vous-même, ce mariage ne se faisait pas. » Puis, un paysage qu’elle connaissait bien, ce carrefour entre les deux lacs du Bois de Boulogne, où elle se voyait s’avançant, tandis que, là-bas, une grande silhouette tressaillait et se mouvait à sa rencontre.