— « Oui… Écoutez-moi, Nicole… Ma chérie… Ma chère inspiratrice retrouvée. Je vais être sans orgueil devant vous. Pourquoi votre tendre cœur ferait-il de moi le héros que je ne suis pas ?… Daignez me voir en la réalité de ma nature, pleine de faiblesse et de défauts… »
Quelque chose, dans l’enthousiasme de l’amante, se froissa d’un tel préambule, s’effaroucha de la confession qui allait suivre. Pourquoi ce pressentiment ?… Une inflexion de voix, peut-être, un changement de visage, moins que rien, suffit à lui faire craindre qu’en effet Ogier ne se diminuât en s’expliquant. Presque aussitôt, ses yeux enivrés perçurent, dans ce regard qui la troublait si profondément, sur ces traits où semblait s’inscrire la douceur passionnée de son destin, une expression qu’elle ne reconnut pas. Les six années enfuies avaient donc, malgré tout, accompli leur œuvre ?… Et, si pareil que semblât le Georget d’aujourd’hui au Georget d’autrefois, le cœur insondable qui battait dans cette mâle poitrine, ce cœur qu’elle avait tant regretté, qu’elle ne se défendait plus de ressaisir, avait perdu, comme elle-même, beaucoup d’idéal, en cheminant sur les sentiers de la vie. Brusquement, — sut-elle pourquoi ? — à cette seconde précise, sa méditation de la nuit, où elle avait constaté la défaillance de ses nobles chimères, l’œuvre endurcissante des jours, lui revint, avec l’idée terrible : « Mais alors… lui aussi !… » Et voilà qu’un frisson glacé lui hérissa la chair, tandis qu’elle écoutait le jeune homme, dans la contraction d’une irrésistible inquiétude.
Quelle ne fut pas sa stupeur quand, sur les lèvres chères, elle entendit l’écho de son amère et si secrète expérience ! Oui, lui aussi s’avouait désennobli, matérialisé par le travail des jours.
— « Ah ! Nicole, sur le rempart de Bruges, quelle ivresse de poésie !… Quelle exaltation de sentiments et de pensée ! Quel rêve entraînant et sublime !… J’en suis sûr, vous m’auriez gardé sur ces hauteurs, dans l’étreinte de votre belle âme, si vous m’aviez pris tout entier, comme je me donnais, si follement, si complètement. Mais vous m’avez rejeté à la solitude, hors de notre atmosphère surhumaine, au contact des réalités déprimantes. Alors, au lieu d’écrire pour vous enivrer, ce qui m’eût inspiré des chefs-d’œuvre, j’ai fait mon métier d’amuseur, j’ai épié le goût médiocre de la foule, afin d’obtenir le succès et l’argent. Oui, l’argent… auquel je ne pensais guère alors, et que j’ai apprécié de plus en plus à mesure que je l’ai conquis. La ferveur de l’art me reste, Nicole. Chaque jour, je me dis : « Après cette pièce, après ce roman, qui me rapporteront un résultat matériel, je ferai mon œuvre, à moi, celle que je sens confusément dans ma personnalité la plus profonde, celle qui me donnera peut-être la vraie gloire… et qui sait ?… un peu d’immortalité. » Mais le temps passe, ma résolution s’affaiblit… la difficulté de l’exécution m’accable… Le doute me prend… L’ai-je vraiment en moi, cette œuvre ?… A quoi bon me tourmenter ?… puisque j’ai tout ce qui rend la vie agréable, et que les camarades me jalousent, — même, et surtout peut-être, ceux qui valent mieux que moi, qui ont persisté dans la recherche de l’absolu, mais qui sont incompréhensibles pour le vulgaire, et dont le public s’écarte.
— Oh ! » s’écria Nicole avec une flamme dans les yeux, « ne vous calomniez pas, Georget. Vos tourments sont ceux d’un grand artiste. Avec eux, vous ferez de la beauté. »
Il la regarda, comme ébloui.
— « Avec eux ?… Avec vous plutôt, ma divine chérie. Voyez comme d’un mot vous me rendez à moi-même. Votre amour me sauvera de l’enlizement dans la platitude, dans la paresse et le luxe affadissant. Sauvez-moi, car je me sens lâche. Si j’épouse Victorine Mériel, je deviendrai un impuissant et un repu… Et je veux, oui… je veux un triomphe littéraire, l’éclat de mon nom, l’affirmation chez moi d’une originalité que l’on commence à contester cruellement… »
Quelque chose comme une fumée légère passa sur la splendeur élargie des yeux de Nicole. Elle eut un imperceptible recul des épaules. Ogier ne le remarqua pas. Il s’animait, parlant sans chercher ses mots, sans en observer l’impression, comme s’il eût refait un monologue déroulé déjà en lui-même, et bien réfléchi point à point.
— « La fortune ?… Pourquoi ?… Ses satisfactions ne dépassent qu’illusoirement celles de l’aisance, que j’ai atteinte. Mais le bonheur, la vaillance et l’inspiration… voilà ce qu’il me faut, pour remplir vraiment ma destinée. Et c’est cela que vous tenez entre vos chères petites mains, ma Nicole. »
S’il voulait effacer en elle des scrupules de délicatesse, lui prouver que l’intérêt de sa carrière ne perdrait rien au sacrifice qu’il lui faisait d’un mariage riche, il n’avait que trop réussi. Ce bilan si nettement établi, cette balance exacte des profits et des pertes, même en la supposant destinée à vaincre de généreuses résistances, décelait une force de vérité, une acuité de vues, trop contraires à l’impétueux aveuglement de l’amour. C’était le calcul d’une ambition supérieure, d’un cœur et d’un esprit sans vulgarité, mais c’était un calcul. Et les quantités en étaient pesées trop rigoureusement pour ne pas surgir de méditations circonspectes, pour n’être que l’improvisation hasardeuse et ardente d’une passion qui veut se faire persuasive.